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Ancien militant islamiste, ancien prisonnier politique, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan veut inscrire son nom dans l’histoire comme comme celui du réformiste qui a ouvert à son pays les portes de l’Union européenne.

Les dirigeants de l’UE devraient décider, lors du sommet de Bruxelles, les 16 et 17 décembre, de lancer des négociations d’adhésion avec Ankara, une décision qui viendrait couronner 80 ans d’efforts menés par les dirigeants turcs pour moderniser leur pays et l’arrimer au bloc occidental.

Les conditions qui devraient accompagner ce choix risquent de gâcher la fête pour M. Erdogan. Il n’en deviendra pas moins l’homme qui a rapproché plus que quiconque la Turquie de l’Europe, un couronnement pour cet homme politique qui est passé par la prison avant d’arriver au pouvoir.

Dirigeant charismatique, connu pour son franc-parler et ses sorties inattendues, cet homme de 50 ans a mis en oeuvre de profondes réformes qui ont fait que de nombreux observateurs ont renoncé à mettre en doute sa «conversion» de l’islamisme radical au conservatisme démocratique.

Pour les critiques irréductibles, il demeure néanmoins le rejeton d’un quartier pauvre d’Istanbul, pétri d’a priori conservateurs, incapable de contrôler ses émotions et plus féru de football que de politique étrangère.

Son image de réformateur pro-européen a pris un coup en septembre, quand il a tenté de faire voter une loi punissant au pénal l’adultère, un texte dans lequel beaucoup ont décelé des relents de loi islamique.

Exaspéré par les réactions hostiles de l’UE, M. Erdogan a invité celle-ci à s’occuper de ses propres affaires, bloqué un vote crucial sur l’adoption d’un nouveau code pénal et qualifié les opposantes féministes à son projet de «marginales» avant de faire marche arrière, sous la pression de Bruxelles.

M. Erdogan est devenu Premier ministre en mars 2003, plusieurs mois après que sa formation, la Parti de la Justice et du Développement (AKP) accède au pouvoir et amende les lois qui bannissaient son dirigeant de la vie politique depuis 1997.

Le responsable politique, alors maire d’Istanbul, avait déclamé au cours d’un meeting un poème aux connotations islamistes -«les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats»-, qui lui avait valu quatre mois d’emprisonnement et la perte de la plupart de ses droits politiques.

Les débuts de M. Erdogan dans le militantisme islamiste remontent à ses années d’université, quand il a rejoint le mouvement de Necmettin Erbakan, qui deviendra en 1996 le premier chef de gouvernement islamiste de Turquie.

Elu maire d’Istanbul en 1994, M. Erdogan s’est acquis une forte popularité grâce à une efficacité inusitée dans sa gestion des services municipaux, habituellement chaotiques. Le vent a cependant tourné pour lui en 1997 avec la démission forcée de M. Erbakan, sous la pression d’une armée gardienne des valeurs laïques du pays.

La formation de M. Erbakan, le Parti de la Prospérité, a été fermée et son successeur a subi le même sort en 2001, obligeant M. Erdogan et ses supporteurs «modernistes» à revoir leur politique. A sa sortie de prison, l’actuel Premier ministre a renié son passé islamiste et clamé son attachement aux valeurs pro-occidentales turques et à la laïcité.

Il demeure néanmoins un musulman pratiquant, qui ne boit pas d’alcool et dont l’épouse et les filles portent le voile. En dépit des doutes persistant sur ses mérites, l’ancien adolescent qui vendait des bonbons pour financer ses études coraniques a placé ses ambitions bien au-delà du poste de Premier ministre.

Certains de ses assistants ont récemment suggéré l’introduction d’un système présidentiel à l’américaine en Turquie, une réforme qui permettrait à M. Erdogan de trouver la place qu’il estime lui revenir: celle d’un président tout-puissant.