International Portrait Correspondant à Copenhague

Prince consort est un rôle ingrat. Henrik, 77 ans, époux de la reine Margrethe II de Danemark, né Henri Jean André, comte Laborde de Monpezat, dans le sud-ouest de la France, n’a cessé d’être cloué au pilori par une certaine presse danoise et une frange de la population, qui ne l’ont jamais adopté depuis son mariage, en 1967, avec leur souveraine.

On lui reproche son côté "Français arrogant", "autoritaire", "machiste" ou "bourreau des enfants"; il avait suscité un scandale dans le royaume scandinave pour avoir dit un jour qu’"une fessée ne faisait pas de mal" pour corriger de temps en temps sa progéniture et la remettre sur le droit chemin. Les critiques décortiquent les moindres faits et gestes, et faux pas de ce Prince venu d’ailleurs, injustement qualifié de "paresseux", vivant "aux frais de la princesse", et qui "ne parle pas, après tant d’années, correctement notre langue".

Les histoires les plus folles ont circulé depuis des années à son sujet. "J’ai entendu une rumeur selon laquelle je battais ma femme. Je ne savais pas s’il fallait en rire ou pleurer", racontait-il.

Pour ses défenseurs, à l’instar du spécialiste des questions royales Bodil Cath, "il ne fait guère de doute qu’il a été persécuté". Ce que dénonce son propre fils, le prince héritier Frederik : "Il a été vraiment tourné en dérision depuis quasiment le jour où il a foulé le sol du royaume." "Le harcèlement public est l’une des pires choses qui existent. C’est triste pour lui et pénible pour le Danemark."

Beaucoup de Danois, notamment des patrons d’entreprises, ont pris la défense du Prince qui "fait un travail remarquable pour promouvoir les produits danois à l’étranger". Des journalistes ont tenté aussi de réparer cette image écornée du Prince, affirmant qu’il était l’un des membres les plus actifs de la famille royale, soulignant son engagement pour la défense de la nature, son caractère jovial, son humour, bien loin de l’oisiveté et de l’arrogance qu’on lui prête. À la fin du mois de mai, comme en signe de reconnaissance, le Mouvement européen danois le désignait "Européen de l’année" pour son travail au sein de l’organisation Europa Nostra, qui œuvre à préserver l’héritage culturel européen. Pour Erik Boel, président du mouvement, "il a été un pionnier à bien des égards, insistant sur l’importance d’être soi-même et enrichissant le Danemark par sa vision européenne dans le domaine de la culture, de la gastronomie et des traditions, un modèle lorsqu’il s’agit de vivre dans un monde en changement sans perdre ses racines et valeurs".

Dans les années 80, il avait suscité les railleries pour avoir affirmé qu’il en avait assez de "mendier" son argent de poche à la Reine. Mais il finit par obtenir gain de cause, puisque le Parlement lui accorda finalement un apanage annuel prélevé sur le budget de la souveraine.

En janvier 2002, il a fait les choux gras des médias, même les plus sérieux, en claquant la porte du royaume pour aller se réfugier dans son château de Caïx en France. La raison de cette fugue royale : une cérémonie des vœux du Nouvel an au corps diplomatique en poste à Copenhague, où la reine Margrethe, souffrante, avait été remplacée par son fils, le prince héritier Frederik, sur décision de la Cour royale. "Je me suis senti humilié d’être ainsi dégradé au numéro trois de la hiérarchie de la monarchie", confiait-il au quotidien danois "B.T.", soulevant un raz de marée de critiques. Une chaîne de télévision pour jeunes, "Zulu", l’avait même affublé du titre de "pleurnichard de l’année". Mais le Prince a persisté. "Je n’ai jamais voulu être le numéro un. Mais je ne peux pas comprendre pourquoi on veut me pousser de ma place de numéro deux. Je ne peux tout simplement pas l’accepter." Et de rappeler que, des décennies durant, il a "tenté de tout faire" pour son pays, toujours prêt à promouvoir, par sa présence, le "Made in Denmark" dans les salons et autres manifestations dans le monde. "Je suis heureux d’habiter au Danemark qui me tient beaucoup à cœur. Pourquoi me mésestimer tout le temps ? Pourquoi me décevoir, me marcher sur les pieds et chercher à me détruire ? Aux Etats-Unis, on a l’expression "The First Lady". Pourquoi alors ne pas dire "The First Man" ? "The First Man" c’est moi, ce n’est pas mon fils."

Il a fallu toute la persuasion de la Reine et de ses deux enfants, Henrik et Joachim, accourus à Caix pour le ramener à la maison. Dans un livre paru en 2010, "Le solitaire, portrait d’un Prince", Henrik se confie pour la première fois ouvertement à une journaliste franco-danoise, Stéphanie Surruge. "La reine Ingrid (sa belle-mère défunte, mariée au roi Frederik IX) serait partie (en Suède, sa patrie natale) si elle avait subi le même traitement que moi." Et de revendiquer le titre de Roi et non de simple Prince consort. "Imaginez-vous le tollé si le roi Frederik (son beau-père) avait dit à sa femme Ingrid qu’elle ne serait que princesse du Danemark. Oui, naturellement, j’aurais bien accepté le titre de majesté. Mais je crois maintenant qu’il serait trop tard."