Le règne de la reine Christine Ockrent

Christine Ockrent fut biberonnée à la chose politique. Son destin était-il pour autant tout tracé ? Portrait.

F.d.W
Le règne de la reine Christine Ockrent
©Christophe Bortels

C'est peut-être légende, mais elle me plait et j'aime y croire: petite, tapie dans l'escalier de la résidence bruxelloise de ses parents, Christine Ockrent passait, paraît-il, beaucoup de temps à écouter les conversations des hommes politiques - il y avait peu de femmes dans le métier à l'époque - que ses parents recevaient à dîner. L'un d'eux en particulier: Paul Henri Spaak. Car Roger Ockrent, le père de Christine Ockrent, fut le chef de cabinet du Premier ministre belge.

Roger Ockrent fut ensuite nommé à Paris en tant qu'ambasseur belge auprès de l'OCDE. C'est à ce titre là qu'il participa à la négociation du Plan Marshall. Le vrai...

C'est là, à Paris, que Christine Ockrent, après avoir fréquenté le collège Sévigné obtint son diplôme de l'Institut d'études politiques.  Une évidence, ces études en sciences politiques, elle qui fut  biberonnée à la chose politique. Sa soeur, Isabelle, raconte d'ailleurs: "A la maison, on ne parlait jamais mariage ou enfants mais politique. Il était inenvisageable de devenir femmes au foyer…"

En effet.

La voici aux Etats-Unis où elle suit son diplomate de père. Engagée par NBC News, elle collabore aussi au célèbre magazine de CBS 60 minutes. On la retrouve ensuite à Londres, correspondante pour la même chaîne. Retour en France fin des années 70 sur FR3: elle crée l'événement et la polémique en réalisant l'interview, sans complaisance et dans sa cellule, d'Amir Abbas Hoveida, ancien Premier minstre du Shah d'Iran: il sera exécuté le surlendemain au terme d'un procès expéditif.

En 1980, elle intègre la rédaction d'Europe 1 et prend en charge le journal de 8 heures. Mais c'est son apparition quotidienne - en alternance avec Patrick Poivre d'Arvor - sur les écrans du journal de 20 heures d'Antenne 2 qui va véritablement révolutionner le paysage audiovisuel français. Elle est alors la première femme - après Hélène Vida - à présenter régulièrement un journal télévisé. Elle s'y maintiendra jusqu'en 1985, puis fera un détour par RTL et TF1 avant de retrouver le JT d'Antenne 2.

En quelques mois, elle devient la "reine Christine", celle que le Tout Paris admire, redoute, craint, encense ou parfois voue aux gémonies. Car à l'écran mais aussi dans la salle de rédaction, elle impose son style direct, sans détour.

De son passage aux Etats-Unis, elle a conservé cette franchise qui la pousse à dire ce qu'elle pense. Tous ses collègues ne s'y habituent pas.  L'un deux, trente ans plus tard s'en souvient encore: "Elle était très dure, voire cassante. Ses interventions  étaient sévères mais toujours à bon escient".

A l'écran, sa télégénie est parfaite et efficace. Ses entretiens sont préparés, ciselés, argumentés: elle fait et défait, sacre et détrône, acclame ou détruit. Il n'y a plus qu'elle qui brille, à 20 heures, dans toute la France, la France qui adore les Reine et les Rois. Curieux pays, curieuse république qui envie toujours les monarchies.

Je n'ai pas retrouvé, au gré de mes recherches,  le journaliste qui vous avait ainsi baptisé "la reine Christine". Mais il faut reconnaître que la référence est parfaite: la vraie reine Christine, celle qui régna sur la Suède au XVIIè siècle fut une femme exceptionnelle. Un élément, cependant vous distingue d'elle: elle a fini par abdiquer pour épouser l'homme qu'elle aimait. Vous vous avez su garder, contrairement à nombre de vos consoeurs, et un mari investi en politique et un métier qui vous passionnait et vous passionne toujours.

Pourquoi, les autres femmes journalistes ont-elles lâché prise? Pourquoi ont-elles été contraintes d'abandonner l'un ou l'autre, le métier ou le mari…: pourquoi a-t-on dû se priver d'Audrey Pulvar, de Béatrice Schönberg et surtout d'Anne Sinclair?

Pourquoi les 3 hommes concernés ne se sont-ils pas spontanément demandé s'ils ne devaient pas eux, sacrifier leur carrière pour que leur femme ou compagne accomplissent la leur? La réponse tient en trois lettres: l'EGO.

Je sais que vous n'aimez pas les mélanges des genres et que jamais vous n'exposerez votre vie privée sur Internet, sur Tweeter ou sur Facebook. Mais ce que je voulais évoquer ici, c'est l'inégalité, toujours flagrante, entre hommes et femmes, dans les entreprises et les cercles du pouvoir... Simone de Beauvoir ne disait-elle pas que l'égalité entre hommes et femmes serait parfaite le jour où l'on nommerait des femmes incompétentes à des postes de responsabilité...?

Le règne de Christine Ockrent  au 20 heures prend fin, mais sa carrière se poursuit. France 3, Soir 3, puis Europe 1 et BFM. Ses chroniques sont partout, dans les journaux, magazines, hebdomadaires français, mais bientôt aussi à l'étranger, en Espagne, au Royaume Uni, aux Etats-Unis. Elle sévit à nouveau sur la 3 pour des "duels" puis sur TV5 Monde où elle anime avec un autre Belge, Xavier Lambrechts, une émission baptisée "Une fois par mois".

De sa dernière fonction officielle, elle ne gardera sans doute pas le meilleur souvenir: à la tête de l'audiovisuel extérieur français, elle entrera en conflit ouvert et permanent avec l'autre patron, Alain de Pouzilhac. Elle quittera ce poste en mai 2011.

Aujourd'hui encore, la plupart des Français qui l'ont admirée sont toujours persuadés qu'elle est française: c'est bien connu, quand un Belge réussit en France, il perd automatiquement sa nationalité. L'inverse, on le voit, n'est pas vrai.

Il y a un vrai paradoxe. Pour réussir, il faut vivre à Paris. Mais quand leur fortune est faite, certains quittent Paris pour venir s'abriter chez nous. Nous, nous croyons naivement que c'est pour la beauté de nos villes, l'élégance de nos femmes,  la douceur de notre climat, le goût subtil de notre chocolat ou la légèreté de nos frites. Et bien il semble que non....

A l'heure où tant de Français, pour protéger leurs fortunes, grossir leurs rentes ou maintenir leur héritage, viennent s'établir chez nous - vous vous affichez toujours Belge en France et je pense fière de l'être, même si c'est surtout par esprit de contradiction que vous avez gardé ce passeport belge...

Mais peut-être, en fine observatrice de l'Europe, attendez-vous patiemment que de notre pays se délite, par inadvertance, par distraction, sous les coups de boutoirs des nationalistes et des populistes et qu'ainsi les Belges se retrouvent Français, habitants d'un nouveau département baptisé Wallonie…  Je concluerai en saluant deux traits de votre caractère. Le premier, je l'ai découvert cet après-midi lors de l'entretien que vous nous avez accordé à La Libre. Vous avez ponctué nombre de vos réponses de modeste "me semble-t-il", "je pense que", à mon avis". Cela tranche avec cette image hautaine et arriviste que certains donnent parfois de vous. L'humilité, la modestie, c'est sans doute là, votre côté "belge".

L'autre trait de caractère, plutôt français, que je voulais épingler et qui m'a toujours impressionné dans vos textes, quand vous présentiez le journal de 20 heures, c'est ce que j'appellerais:  le juste mot. A l'heure où tant de journalistes de télévision ou de presse écrite s'expriment comme dans leur SMS ou leur tweet, vous avez toujours imposé un français précis. Je me souviens très exactement de l'ouverture d'un Journal télévisé: c'était en plein hiver, alors que les routes françaises étaient enneigées et que les vacanciers avaient dû patienter, plusieurs heures durant, "sans trop râler". Vous aviez alors, vanté leur tempérance, l'une des quatre vertus cardinales,  avec la prudence, le courage et la Justice: j'ignore s'ils avaient tous compris de quoi vous vouliez leur parler, de cette modération des esprits qui en effet n'est pas toujours leur principale qualité des Français, mais il est évident que vous aviez utilisé le mot juste.

Et nous, citoyens européens, devrons-nous longtemps encore faire preuve de tempérance, nous qui attendons une Europe, forte, démocratique, intégrée, cohérente...?

Quand donc arrivera-t-elle à maturité? Je vous laisse nous éclairer, nous rendre espoir ou nous décevoir...


Entretien exclusif avec Christine Ockrent dans La Libre de ce jeudi!


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