International Un journaliste et écrivain russe avait été annoncé mort, abattu à Kiev. Il est réapparu quelques heures plus tard, en pleine forme. Cette mise en scène aurait été organisée pour faire échouer une "vraie" tentative de meurtre.Sébastien Gobert Correspondant à Kiev

A 19 h, ce 30 mai, Maïdan Nezalejnosti, la place de l’indépendance à Kiev, devait accueillir un petit rassemblement en hommage à Arkadi Babtchenko. Le journaliste russe, critique du Kremlin en exil, avait été assassiné la veille de trois balles dans la nuque. Amis et collègues, sous le choc, se préparaient à la rencontre, quand Arkadi Babtchenko est apparu, détendu, en bonne santé, à une conférence de presse des services de sécurité d’Ukraine (SBU).

Le coup de théâtre fait sensation. Il est le résultat d’une "opération spéciale préparée depuis deux mois", selon Arkadi Babtchenko. "J’ai reçu des menaces de mort, et le SBU m’a offert son assistance." Sauf qu’en lieu et place d’un programme de protection rapprochée, le SBU a organisé sa fausse mort. "Les gars ont travaillé d’arrache-pied", a confié le journaliste, visiblement reconnaissant. Avec succès : le meurtrier potentiel a été placé sous les verrous, et un "complot russe visant à perpétrer une attaque terroriste ciblant 30 personnes a été déjoué", selon Vasyl Hrytsak, chef du SBU. Ni lui, ni Arkadi Babachenko n’ont précisé pourquoi simuler sa mort était nécessaire pour procéder aux arrestations.

Meurtres en série

En Ukraine, l’annonce de son meurtre avait été prise très au sérieux. Elle s’ajoutait à une longue liste d’assassinats de personnalités politiques et de journalistes. Depuis 2014, des attaques spectaculaires, pour beaucoup menées dans le centre de Kiev, en plein jour, ont visé des critiques du Kremlin, des vétérans des guerres de Tchétchénie et du Donbass, dans l’Est de l’Ukraine, ou encore des associés de l’ancien régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch. Les crises politiques et économiques, combinées au climat de guerre, et la circulation illégale d’armes à feu, ont alimenté un climat d’insécurité qui semble ne laisser personne indemne. En janvier, une avocate des droits de l’homme a été kidnappée et retrouvée morte en banlieue de Kiev. A Tcherkassy, dans le centre du pays, deux conseillers municipaux ont été assassinés en pleine rue, suite à des différends d’affaires.

Les autorités sont très critiquées pour leur manque de protection accordée aux personnes menacées, mais aussi pour leur impuissance à faire aboutir la plupart des enquêtes. L’explosion de la voiture du journaliste d’origine biélorusse Pavel Sheremet, en juillet 2016, dans le centre de Kiev, avait provoqué un émoi considérable et poussé le président Petro Porochenko à promettre une "enquête indépendante et rapide". Près de deux ans plus tard, les coupables courent toujours. Une enquête menée par des journalistes indépendants a par ailleurs montré que les services de sécurité ont gêné l’investigation, en protégeant un de leurs agents.

A l’occasion de la mort de Pavel Sheremet, Arkadi Babtchenko avait écrit : "Je suis fatigué d’enterrer les miens." Sa "résurrection" inverse visiblement la tendance. Nul besoin de préciser que le rassemblement sur Maïdan a été annulé, dans un vacarme de réactions mitigées. D’aucuns félicitent le SBU pour la conduite de cette opération. D’autres confessent ne pas en comprendre le sens. Reporters sans frontières s’est indigné sur Twitter que les services de sécurité d’Ukraine aient manipulé des faits "pour leur guerre de l’information". "Il est toujours profondément dangereux que des Etats jouent avec les faits, et de surcroît sur le dos des journalistes", s’est fendu le secrétaire général, Christophe Deloire, relayé par Harlem Désir, représentant de l’OSCE pour la liberté des médias.

La réaction russe relativise aussi le succès de cette "opération spéciale". Un communiqué des Affaires étrangères dénonce une "mise en scène […] bien évidemment une nouvelle provocation antirusse". Tout en se félicitant que "ce citoyen russe soit vivant".

Excuses

A Kiev, l’émotion cède peu à peu la place à un pénible sentiment de gueule de bois. Parmi les commentaires sur les réseaux sociaux, certains journalistes impliquent qu’Arkady Babtchenko a "franchi le Rubicon", et n’est plus véritablement un journaliste. Celui-ci en était visiblement conscient lors de sa réapparition à la conférence de presse de ce 30 mai. Il a présenté ses excuses à sa femme, sa famille et ses amis, pour l’épreuve infligée. Il n’a pas précisé ce qu’il comptait faire, maintenant qu’il est revenu à la vie.