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L’Histoire : L’Amérique n’a jamais renié ses origines puritaines. Entre le succès des télévangélistes et les croisades contre l’avortement ou le mariage homosexuel, les fondamentalistes américains font parler d’eux depuis les années 1970. Qui sont-ils ?

Denis Lacorne : Les fondamentalistes font partie du bloc évangélique, mais ils sont conservateurs, avec des préoccupations théologiques qui les différencient de leurs coreligionnaires. Comme tous les évangéliques, ils croient à la nécessité d’une régénérescence. Ils sont "born again christian" (chrétiens nés à nouveau).

Le moment capital est celui de la conversion adulte lorsque le croyant découvre en tant qu’individu qu’il a la foi en Jésus-Christ. Les évangéliques en parlent souvent ; mieux, ils en font étalage. Il y a une fierté à avoir transformé sa vie en devenant "born again". Cette croyance les distingue des religions protestante et catholique.

Je citerai quatre noms parmi les fondamentalistes les plus connus. Le premier, Jerry Falwell, est né en 1933 à Lynchburg, en Virginie, où il a créé une petite Église devenue grande, jusqu’à constituer une sorte d’empire réunissant plus d’un millier d’églises associées et une université. Il est décédé en 2007. Le deuxième, Pat Robertson, né en 1930 : baptiste d’origine, il est devenu charismatique. Il est considéré comme le grand leader évangélique des années 1970 à 1990. Le troisième, enfin, est un baptiste, Billy Graham, fondamentaliste au début de sa prédication mais qui a cessé de l’être depuis et qui est plutôt modéré. Enfin, on pourrait citer l’exemple de James Dobson, né en 1936, président de l’association Focus on the Family. C’est un fondamentaliste ultra-conservateur : il souhaite rétablir la peine de mort pour des "crimes" qui sont aujourd’hui rarement sanctionnés par les autorités civiles et sa méthode, "authentiquement biblique" selon lui, est la mort par lapidation.

L’H : Quels sont les fondements théologiques du fondamentalisme américain ?

D. L. : Les fondamentalistes croient à l’infaillibilité de la Bible. Ils pensent que tout est vrai dans l’Ancien et le Nouveau testament, et qu’il n’y a là ni mythe ni allégorie. Ils croient aux discontinuités, aux miracles et à tout ce qui relève de l’Apocalypse. Leur lecture de la Bible se veut littérale. Aucune critique ou exégèse n’est acceptable.

Plus généralement chez les fondamentalistes, il existe une peur de la modernité et de ses conséquences, notamment pour la famille. Peur aussi du darwinisme, à leurs yeux incompatible avec l’histoire de la Genèse et forte inquiétude face à une immigration constituée de Latinos, catholiques pour la plupart, et d’Asiatiques peu christianisés

La tradition fondamentaliste est très ancrée dans le sud des États-Unis. Ses hauts lieux sont Lynchburg, en Virginie, Greenville, en Caroline du Sud, où l’on trouve deux universités fondamentalistes : Liberty Baptist University et Bob Jones University. Il y a aussi des centres importants dans le sud de la Californie, dans le comté d’Orange ou à Pasadena près de Los Angeles. Après le procès du singe (Scopes trial), un discrédit durable a pesé sur les fondamentalistes.

Jusque dans les années 1970, ils se sont retranchés dans une attitude "séparatiste". Leur préoccupation était la conversion des âmes, le reste étant secondaire, à commencer par la politique. J’ai retrouvé une déclaration explicite de Jerry Falwell, formulée dans les années 1960 : "Notre seul objectif, disait-il, est de faire connaître le Christ et rien d’autre. Nous est indifférente la lutte contre le communisme. Un prédicateur n’est pas un homme politique, c’est un sauveur d’âmes".

Le rôle des fondamentalistes est donc d’abord théologique. Pour eux, la politique corrompt et oblige à prendre position sur des sujets de société qui ne sont pas les leurs, comme le procès du singe l’a bien démontré. En même temps, il y a cette singulière eschatologie qui les distingue des autres communautés protestantes : le pré-millénarisme. Ils sont convaincus que tout ce qui intervient dans l’histoire peut se lire à travers la Bible. Y compris les événements politiques. L’idée d’un progrès historique, d’une sortie de crise, n’a aucun sens pour eux puisque, tôt ou tard, il y aura de grandes "tribulations", ces troubles majeurs annonçant la grande bataille de l’Armageddon, opposant pour une dernière fois les forces du Bien aux forces du Mal. Lui succédera la seconde venue du Christ sur Terre qui permettra l’instauration d’un nouveau règne de Dieu et de 1000 années de paix : le millenium.

L’H : Comment cet espoir se traduit-il pour eux ? Est-ce une grille de lecture géopolitique ?

D. L. : Les fondamentalistes cherchent perpétuellement les signes avant-coureurs de la fin des temps. C’est une préoccupation obsédante pour Jerry Falwell et Pat Robertson, chacun croyant deviner dans chaque guerre, - la guerre froide, la guerre du Golfe, la guerre d’Irak -, des signes de l’arrivée imminente du Christ sur Terre. Pour eux, il est donc urgent de se convertir ! Ils croient aussi dans la "rapture", ce curieux moment ascensionnel où les croyants, vivants ou morts, vont monter au paradis juste avant les "tribulations". De là-haut, ces bienheureux élus assisteront aux horribles batailles entre le Christ et l’Antéchrist.

Les fondamentalistes disposent de nombreux sites sur Internet pour raconter cette histoire. Parmi les signes annonciateurs de la fin des temps, il y a la renaissance du Grand Israël et la reconstruction du Temple de Jérusalem. La reconnaissance de l’État d’Israël, en 1948, leur paraît être un signe clair de l’arrivée prochaine du Christ. Plus tard, dans les années 1960, ils verront dans la guerre des Six-Jours un nouveau signe. La guerre du Golfe et l’invasion de l’Irak leur donneront de nouveaux espoirs.

L’H : C’est l’une des raisons du soutien affiché des fondamentalistes américains à l’État d’Israël ?

D. L. : Oui. Cela explique leur pro-sionisme, leur enthousiasme pour un Grand Israël et par suite pour l’expansion des colonies juives en Palestine. Cette lecture des événements, très marquée par le texte même de l’Apocalypse de Jean, leur fera parfois tenir des propos incohérents qui affaibliront leur crédibilité politique. Ainsi, lors des attentats du 11- Septembre 2001, Jerry Falwell a expliqué que New York était une moderne Sodome et Gomorrhe, la ville du vice par excellence. Il a déclaré : "Je crois vraiment que les païens, les abortionnistes, les féministes, les gays et les lesbiennes et tous ceux qui ont cherché à séculariser l’Amérique ont provoqué ce qui est arrivé. Voilà ce qui se passe lorsqu’on chasse Dieu de notre culture : il cesse de nous protéger et nous avons ce que nous méritons".

Ils pensent que, si les États-Unis redeviennent une nation chrétienne, ils échapperont peut-être aux horreurs supposées accompagner la bataille d’Armageddon. Ils espèrent voir subsister, lors de ce grand conflit, des îlots pacifiés par des majorités locales de "born again christians". D’où l’absolue nécessité de réformer les Américains Les propos de Jerry Falwell sur les attentats du 11-Septembre ont été dénoncés par George W. Bush comme antipatriotiques. Loin de faire amende honorable, Falwell a, cependant, répondu qu’il ne comprenait pas la critique puisque son discours était étranger à toute politique mais était de nature théologique ! Et il a maintenu sa position. Pat Robertson, de son côté, a tenu des propos comparables.

L’H : Qu’est-ce qui amène la droite chrétienne à réinvestir le champ politique dans les années 1970 ?

D.L. : Cette période marque le retour des fondamentalistes dans la politique. Parmi les raisons diffuses de ce retour, on trouve un malaise général suscité par les années 1960, la contre-culture, les politiques de l’identité, les conceptions nouvelles de la famille Le mouvement en faveur de l’equal right amendment (dont l’objectif est d’inscrire dans la Constitution l’égalité des hommes et des femmes) est considéré comme une atteinte scandaleuse à la famille traditionnelle. Ce mouvement libérateur échouera à cause de la campagne hostile des fondamentalistes. Le projet passera au Congrès, mais il ne sera pas ratifié par un nombre suffisant d’Etats.

Autre raison de ce réveil : l’impression d’une sécularisation accélérée de la société américaine, qui détruirait peu à peu ses attaches protestantes. En 1962, la Cour suprême interdit la prière dans les écoles publiques. Peu de temps après, elle interdit la prière dans les stades de football américain et l’enseignement du créationnisme. Toutes ces décisions portent atteinte à la diffusion des idées religieuses si fortement encouragées par les prédicateurs évangéliques de toute tendance. De plus, en 1973, la Cour suprême fait de l’avortement un droit fondamental garanti par la Constitution. Cela va choquer.

En même temps, on assiste à une augmentation sans précédent du nombre des divorces, alors que les homosexuels commencent à faire valoir leurs droits, etc. Pour les fondamentalistes, ces nouveautés sont des dangers portant atteinte aux valeurs familiales traditionnelles. Curieusement, il n’y a que peu de protestation de la part des évangéliques au moment de l’arrêt de la Cour suprême sur l’avortement, Roe v. Wade. L’interdiction des prières à l’école choque, mais ne déclenche aucune réelle mobilisation. En réalité, les fondamentalistes ne vont s’intéresser à la politique et se mobiliser qu’au moment où le gouvernement fédéral touchera aux intérêts économiques des Eglises fondamentalistes. Tout bascule à partir de là.

L’H : Que se passe-t-il alors ?

D. L. : Nous sommes en 1976, peu de temps avant l’élection de Jimmy Carter à la présidence des Etats-Unis et le Service fédéral des Impôts décide que toute église créant des écoles ou des associations privées maintenant les discriminations contre les Noirs perdra son statut d’organisation charitable et, par conséquent, son exemption fiscale. Plusieurs décisions de tribunaux locaux, puis de la Cour suprême, vont dans ce sens.

Il faut se souvenir qu’à partir du moment où l’État fédéral a entrepris la déségrégation, les élites du Sud, pour échapper à la loi, ont multiplié les écoles confessionnelles privées, réservées aux seuls Blancs appelées "Christians Academies". Plus de 20000 Christians Academies ont été ainsi créées en une dizaine d’années. Elles sont une source utile de financement pour les Églises. Le Service fédéral des Impôts a fini par considérer cette violation flagrante de la grande loi des droits civiques de 1964 comme inacceptable.

Après son élection, le président Carter défend ces décisions. Au départ, Carter, un démocrate, "born again baptist", était vu avec faveur dans les Etats de la Bible Belt. Mais son intransigeance sur la question de la déségrégration scolaire va le rendre très impopulaire. Les fondamentalistes décident alors de l’abattre politiquement et de soutenir le parti adverse, jusque là peu présent dans le Sud : le Parti républicain. Ceci conduira à la "sudisation" de ce parti. Ronald Reagan va faire campagne pour soutenir les Christians Academies tout en proposant un amendement à la Constitution pour autoriser la prière à l’école. Il échouera sur ces deux fronts, mais prendra toute une série de décisions favorables à la droite évangélique.

L’H : Les fondamentalistes vont faire campagne pour les Républicains ?

D. L. : Le premier mouvement évangélique qui soutient la campagne présidentielle de Reagan en 1980 est la "Majorité morale", un groupe de pression créé par Jerry Falwell et ses compagnons de lutte pour la défense des écoles confessionnelles évangéliques. De fil en aiguille, les fondamentalistes vont élargir leur domaine d’action, et faire de la politique avec les moyens les plus modernes tout en collectant des sommes considérables. Très habilement, Ronald Reagan fera publiquement état de sa "conversion", dont la sincérité est sujette à caution et il deviendra le héros de la Majorité morale.

Peu à peu, les Démocrates vont perdre tous leurs bastions du Sud, comme l’avait prévu, dans les années 1960, le président Lyndon Johnson, convaincu qu’à l’instant où le Congrès voterait la loi sur les droits civiques, les Démocrates perdraient le vote des Blancs conservateurs, souvent racistes et ségrégationnistes. Et le parti politique fondé par le grand abolitionniste Lincoln deviendra, dans le Sud, le parti du maintien de la ségrégation - ce qui est un étrange retournement de l’histoire. Une fois la conquête du Sud réalisée et Reagan triomphalement réélu, la Majorité morale va perdre son souffle et une bonne partie de ses moyens financiers.

L’H : Mais la relève est prête ?

D. L. : En effet. Et c’est la "Coalition chrétienne", fondée en 1988 par Pat Robertson, qui va prendre le relais et croître en influence. Ce dernier sera candidat à la Maison-Blanche en 1988 et il aura quelques succès électoraux : il terminera en deuxième position dans l’Iowa, devant George Bush père, par exemple. Robertson se désistera pour Bush, facilitant ainsi son élection. Bush fils, alors jeune conseiller électoral d’un père épiscopalien, ne manquera pas de saisir l’importance politique du vote évangélique : un bloc électoral de plus de 20 % de voix qui vote à 78 % en faveur du parti Républicain ! D’où l’importance de cultiver ce vote, quitte à paraître plus religieux qu’on ne l’est en vérité. Bush fils saura mieux que tout autre instrumentaliser le vote évangélique.

L’H : Comment peut-on mesurer le poids des fondamentalistes aux Etats-Unis ?

D. L. : J’ai quelques chiffres sur le succès rencontré par Jerry Falwell. A l’origine, il a créé une petite église à Lynchburg, en Virginie, en 1956: la "Thomas Road Baptist Church". Elle ne réunissait qu’une centaine de fidèles. Dix ans plus tard, ils sont 1000 et avant l’élection de Jimmy Carter, 18000 avec 60 prédicateurs associés. Falwell créera ensuite une Christian Academy, interdite aux Noirs dans un premier temps, puis un collège qui aura environ un millier d’étudiants en 1976. Dix ans années plus tard, ce collège deviendra la Liberty Baptist University, offrant une palette de diplômes, le Ph.D. inclus.

Il va créer aussi des foyers pour les alcooliques, des orphelinats et des maisons pour mères célibataires, etc., et se répandre dans les médias avec sa fameuse émission de télévision, The Old-Time Gospel Hour. A partir des années 1980, plus de 400 chaînes de télévision et plus de 600 chaînes de radio diffuseront ses sermons ! Pat Robertson suivra le même chemin. Ce sont des télévangélistes antimodernistes d’un point de vue théologique, mais ultramodernes dans l’utilisation des médias et des moyens de communication électroniques pour lever des fonds privés et faire du lobbying. Ils sont les premiers à faire usage de ces techniques, enviées et bientôt adoptées par tous les partis politiques.

L’H : Quelle est leur influence sur la politique américaine ?

D. L. : Bush père, par exemple, consultera Billy Graham la veille du jour où il décidera de libérer le Koweït de l’invasion irakienne en 1990.

L’H : Et leurs liens avec les néoconservateurs ?

D. L. : Certains néoconservateurs, qui ne sont par pour autant particulièrement religieux, vont se rapprocher des fondamentalistes par convergence d’intérêt. Ils ont la même passion pour le Proche-Orient et la même détestation de l’islam radical. Certains évangéliques ne cachent pas que, pour eux, l’islam est une religion haïssable, violente, criminelle. Ainsi, Franklin Graham, le fils de Billy Graham, a déclaré que Mahomet était un "terroriste". Il est, en la matière, bien plus excessif que son père Des néoconservateurs comme Daniel Pipes vont s’accorder avec les fondamentalistes pour dénoncer l’islamisme. William Bennett, ministre de l’Education de Ronald Reagan, de 1985 à 1988, trouvera de bonne politique de nouer des liens avec des leaders de la droite religieuse comme Gary Bauer.

Le danger du fondamentalisme est qu’il porte en lui une vision très simpliste et manichéenne du monde, divisé entre le Bien et le Mal. Cela a pu encourager les penchants les plus fâcheux d’une personnalité comme George W. Bush, mais sans qu’il se soit comporté en véritable fanatique de l’évangélisme. Je crois que ses préoccupations étaient d’abord géopolitiques. Le vice-président, Dick Cheney, et le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, n’étaient pas des conseillers particulièrement religieux. Pour eux, la priorité était d’exporter la démocratie, pas le christianisme, pour créer un "exemple de modération" au Proche-Orient et mieux assurer la survie d’Israël, tout en protégeant les intérêts pétroliers des Etats-Unis. Il ne faut pas voir en Bush un croisé. Il a toujours su faire la distinction entre un islam radical et un islam modéré. Lui-même sera d’ailleurs invité à lire des sourates du Coran dans des mosquées de Washington et il accueillera des imams à la Maison-Blanche. N’oublions pas que Bush a également bénéficié d’une majorité du vote catholique, 52 %, en 2004. Pour être élu président des Etats-Unis, l’évangélisme ne suffit pas : il faut faire preuve d’œcuménisme.

L’H. : Que s’est-il passé lors des dernières élections présidentielles de 2008 ?

D. L. : On a surestimé l’importance de la religion dans les élections américaines. C’est important dans le Sud. Les Républicains ne peuvent pas y préserver leur majorité sans obtenir une majorité des votes évangéliques. Pour les Démocrates, c’est moins vital. Il faut bien voir que tous les prédicateurs candidats à la présidence ont échoué : Pat Robertson en 1988, et Mike Huckabee, en 2008 : ce dernier avait pourtant annoncé qu’il christianiserait la Constitution des Etats-Unis s’il était élu, et qu’il modifierait son préambule pour y incorporer le texte même des "préceptes divins" !

Même si John McCain a obtenu, en 2008, 74 % du vote évangélique, cela n’a pas suffi. Ce qui prédominait était la crise économique - et non la religion. Peu à peu, l’opinion publique s’est lassée de toutes ces campagnes pour interdire le mariage gay, pour criminaliser l’avortement et amender, sans vraiment y croire, la Constitution. En outre de nombreux pères-la-vertu évangéliques se sont compromis dans des affaires sexuelles ou des scandales financiers. Ceci a fait beaucoup de tort à la cause des "christocrates".

L’H : Quelle est la position du président Barack Obama?

D. L. : Barack Obama n’est pas pour autant antireligieux. Il a même souvent évoqué sa conversion à l’âge adulte, ce qui était important parce qu’il était soupçonné d’être musulman par près de 20 % des Américains ! Mais Barack Obama est tout sauf un évangélique. La grande nouveauté affirmée dans son discours d’inauguration du 20 janvier 2009 est qu’il est le premier président, à ma connaissance, à avoir proclamé que les Etats-Unis sont "une nation de chrétiens et de musulmans, de juifs, d’hindous, et de non-croyants". C’est une façon très élégante de dire qu’un athée a toute sa place aux Etats-Unis.

Dans le fond, Obama est un bon constitutionnaliste. Il y a un principe de neutralité de l’État qui met au même niveau la religion et la non-religion. Barack Obama respecte ce principe. Il ne fait aucune référence aux thèses, ressassées par Reagan et Bush père et fils, de l’Amérique-nation chrétienne fondée par les puritains, de l’Amérique-Nouvelle Jérusalem, de l’Amérique-Cité sur la colline Les grands symboles du pays sont pour lui les Pères fondateurs, ceux qui ont créé cette Constitution pour en faire un objet sécularisé et sécularisant. Son texte ignore tout de Dieu. Il interdit toute profession de foi religieuse et son premier amendement interdit toute église officielle tout en défendant "le libre exercice de la religion".

L’H : C’est une forme de laïcité ?

D. L. : Absolument. C’est ce que j’appelle une laïcité philo-cléricale : l’Etat doit être neutre et ne rien faire contre les religions et, s’il agit en leur faveur, il doit donner une place égale à toutes les religions sans privilégier aucune. Mais il doit aussi, c’est dire combien est large le principe de neutralité, respecter la "non-religion" au même titre que la religion. Pour cette raison, la Cour suprême a interdit la prière à l’école de même qu’elle a interdit la représentation des 10 Commandements dans une école ou au sein d’un tribunal. Toute une série de décisions va dans le sens d’une sécularisation des lieux publics et des écoles publiques en particulier. C’est une tradition vivace qui remonte à Jefferson. Il y a, aux Etats-Unis, comme l’affirma Jefferson dès 1802, "un mur de séparation entre l’Eglise et l’Etat". Ce mur a ses gardiens, les juges de la Cour suprême, et les présidents les plus pieux et les plus ouvertement évangéliques n’ont pas réussi à l’abattre, même s’ils l’ont parfois sérieusement ébranlé.