Le Royaume-Uni a kidnappé leur fille

Témoignage Recueilli par Olivier le Bussy Publié le - Mis à jour le

International

Gary dépose sur la table un album souvenir. Le sourire de Judi, 1 an et demi à l’époque, illumine la couverture. Les pages de papier coloré débordent de photos prises sur trois mois dans le centre où Gary et son épouse Karen (1) ont pu rendre visite à leur fille, quelque part dans l’est de l’Angleterre. La garde de Judi leur avait été retirée, quatre jours après sa naissance, en 2011, les services sociaux britanniques estimant que Gary et Karen présentaient un profil de parents susceptibles de faire subir des violences psychologiques ( emotional abuse ) à leur fille, dans le futur. Pourtant, l’amour parental transpire des clichés. Et la lettre d’une responsable du centre, témoignant à Karen et Gary de "son profond regret" , suite au placement de Judi, leur assure qu’ils sont "des parents formidables" . "Ils n’en ont pas tenu compte au tribunal" , où le couple a tenté de récupérer son enfant, se désole Gary. Cette séparation, Gary la juge "pire que la mort . Après la mort, vous pouvez faire votre deuil. Ici, nous ne savons pas où et avec qui est notre fille" . Ni s’ils la reverront jamais, car Judi a été adoptée.

Karen et Gary sont un de ces milliers de couples dont les enfants ont été retirés abusivement par les services sociaux britanniques "par mesures préventives", puis placés en famille d’accueil avant d’être adoptés. La presse a révélé, début décembre, jusqu’où pouvait aller cette kafkaïenne obsession de la prévention. En 2012, les services sociaux du comté d’Essex ont obtenu le droit d’enlever son bébé par césarienne forcée à une Italienne souffrant de troubles psychiatriques.

Un refuge, sur le continent

Jaimie, tonique bambin de 3 mois, passe des bras de Gary à ceux de Karen. Deux mois avant sa naissance, le couple a fui le Royaume-Uni pour éviter qu’on lui retire son second enfant. Ils ont trouvé refuge depuis trois mois chez David et Laura, dans un pays de l’Union européenne (2). David, assistant social, et Laura, enseignante, ont découvert le scandale des adoptions forcées dans les médias. Après avoir creusé le sujet, ils sont entrés en contact avec une personne active dans la défense des parents. "Nous lui avons demandé ce que nous pouvions faire , rappelle Laura . Elle nous a dit : accueillir un couple qui veut fuir." Gary et Karen. "On a à peine réfléchi avant de dire oui , reconnaît David. Nous ne sommes pas riches, mais nous avons une grande maison. Nos conditions étaient que ces personnes soient autonomes financièrement, et qu’elles n’aient ni problème d’alcool ni de drogue. Nous les avons accueillis parce que nous jugeons que ces adoptions forcées violent les droits de l’homme" , complète David. Pour accueillants et accueillis, ce saut vers l’inconnu ne va pas sans appréhension. "On était mort de peur" , adm et David . " Moi aussi , glisse Karen. Mais je leur suis très reconnaissante de m’avoir permis d’avoir Jaimie."

La vie de Karen, 33 ans, n’a pas été un long fleuve tranquille. Issue d’un milieu modeste, elle a eu trois filles - la première à 16 ans - et un garçon d’une première union. Quand le couple se sépare, le père garde les enfants. Karen refait sa vie avec un patron de bar. Alors qu’elle est enceinte de lui, son mari est emprisonné, pour s’être méconduit avec une mineure. "Les services sociaux m’ont dit que je devais le quitter et que je pourrais garder le bébé. Mais moi je croyais en son innocence" , explique Karen. Elle élève seule sa fille pendant un an et demi, avant que les services sociaux ne la lui enlève, toujours en vertu du brumeux concept d’"emotional abuse in the future" . Depuis le "last goodbye" , l’envoi de deux lettres et une réponse des parents adoptifs, Karen n’a plus pris de nouvelles : "Qu’écrire à un enfant qui ne vous connaît plus ?"

Après avoir quitté son second mari violent, Karen récupère ses trois filles. "Nous vivions dans un appartement d’une chambre. J’ai appelé les services sociaux pour avoir de l’aide, ils m’ont félicitée." Vient la rencontre avec Gary, vingt ans plus âgé, divorcé après vingt-cinq ans de mariage et père d’une fille adulte. Le couple emménage dans un lieu plus spacieux. Les deux aînées de Karen, cependant, accusent de gros problèmes scolaires et psychologiques. Les services sociaux décident de placer les trois gamines. "J’ai expliqué qu’elles avaient des problèmes depuis qu’elles avaient vécu avec leur père. Que les choses s’arrangeraient" , s’indigne Karen, alors enceinte de Judi. En vain.

Judi voit le jour en 2011. Karen est encore à l’hôpital quand Gary reçoit un coup de fil des services sociaux, un vendredi soir. "J’étais convoqué au tribunal le lundi matin et je devais trouver un avocat. J’en ai pris une au hasard le lundi dans le bottin que j’ai trouvé au tribunal. Elle n’a évidemment pas le temps de lire le dossier."

Judi est placée, mais ses parents obtiennent un droit de visite plusieurs jours par semaine dans un centre. Dans le même temps, ils entament une action en justice pour la récupérer. Gary déroule le chapelet d’humiliations subies. Dont les horaires de visites modifiés, après qu’il a trouvé un arrangement avec son employeur. "Si tu n’y vas pas, on dit que tu ne t’intéresses pas à ton enfant. Ils m’ont conseillé de quitter mon job, puis au tribunal, on m’a dit que mes revenus étaient insuffisants." Ou encore : "Les services sociaux qualifiaient notre couple d’instable. Nous avons tout fait pour prouver le contraire. Alors, au tribunal, ils ont avancé que notre relation était si forte qu’elle ne laissait pas de place à un enfant. Avant, je pensais que les parents à qui on retirait leur enfant avaient fait quelque chose qui le justifie. Jusqu’à ce que cela nous arrive à nous" , souffle Gary.

Dossier uniquement à charge

Karen tombe enceinte de Jaimie. "Au septième mois, nous avons reçu la visite d’une assistance sociale. Elle nous a cuisinés sur notre relation. Elle devait revenir, mais c’est nous qui avons été convoqués , se souvient Gary. Ils nous ont annoncé qu’ils nous le retireraient. C’est là que nous avons décidé de partir." Karen d’abord, qui accouche prématurément dans son pays d’accueil, tandis que Gary est occupé à vendre tout ce qu’ils possèdent en Angleterre pour constituer un bas de laine.

Gary et Karen excluent de se réinstaller outre-Manche. Mais pour qu’ils puissent demeurer où il est, au moins l’un des deux doit trouver un emploi. Rapidement, sans quoi ils seront renvoyés au Royaume-Uni. Où Karen est portée disparue. "J’ai appelé la police pour dire que nous allions bien et qu’ils pouvaient arrêter de harceler ma famille" , peste Gary. Tant qu’ils ne sont pas résidents de leur pays hôte, le couple peut être poursuivi par les services sociaux britanniques. "Ils ont déjà repris des enfants à l’étranger, mais la Justice de ces pays les a obligés à la rendre" , pointe Laura.

Gary et Karen n’abandonnent pas l’espoir de récupérer Judi. "Les adoptions sont irréversibles, mais si nous pouvons prouver que les services sociaux ont menti au tribunal… Je ne sais pas" , soupire Gary.


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