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Le haut fonctionnaire français Serge Abad-Gallardo a passé 24 ans au sein d'une des obédiences les plus importantes de France, celle du Droit Humain. Après avoir quitté la franc-maçonnerie, ce Vénérable Maître ose raconter son parcours, ses déceptions et les secrets maçonniques. L’auteur de ‘J’ai frappé à la porte du Temple…’ pointe du doigt l’incompatibilité entre l’idéologie maçonnique et la religion catholique. Serge Abad-Gallardo est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

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Pourquoi avoir décidé d’entrer dans la franc-maçonnerie à vos 33 ans ?

Sur le plan personnel, j’étais loin de la foi alors que je recherchais des réponses aux questions existentielles. Ensuite, je correspondais au profil-type que recherchait la franc-maçonnerie du point de vue de l’âge et de la situation sociale.

Que retenez-vous des différents rituels initiatiques, tels que vos yeux bandés et la rédaction de votre testament philosophique ?

Je retiens le vide, le vide spirituel ! Les rites et symboles servent avant tout à attirer la curiosité des adeptes. La franc-maçonnerie copie ou parodie de nombreux rituels religieux. Par exemple, dans le rite écossais ancien et accepté (REAA) qui est celui qui est le plus employé dans le monde, la franc-maçonnerie a emprunté à diverses sources philosophiques et religieuses. Bien qu'il existe de nombreux rites, l’ensemble des obédiences maçonniques partagent la profonde conviction que toutes les religions proviennent d’une même tradition primordiale et originelle, qui trouverait ses racines au Moyen Orient il y a environ 6.000ans. Cette thèse a été contredite par la plupart des historiens de religions.

Lors de vos rites initiatiques, perceviez-vous des liens entre une loge et une église ?

Non, je parlerais plutôt de relations de pure apparence. On y entend par exemple les expressions ‘Cherche et tu trouveras !’, ‘Frappe et on t’ouvrira !’,… tout comme on y apprend que les Apprentis et la franc-maçonnerie, sont censés provenir de la loge de Saint-Jean. Afin de tenter de s'approprier des racines chrétiennes, les textes de la franc-maçonnerie, ainsi que les affirmations des Maîtres qui explicitent ce point en loge, font ici un amalgame volontaire entre Jean et Janus. Pour eux Saint-Jean trouverait son origine dans le dieu Romain Janus! Par une sorte de raisonnement alambiqué, la franc-maçonnerie voudrait ainsi exprimer que l'enseignement de Saint-Jean est "à double sens" (Janus possédait deux visages, l'un tourné vers l'intérieur, l'autre vers l'extérieur). Or rien n'est plus erroné: par étymologie latine Janus vient de "janvier" (fin et début d'année) et Jean de "Johannes", lui-même issu de l'Hébreu "Jehovah" et "Hanan", soit Dieu accorde", "Dieu fait grâce". Les deux noms n'ont donc absolument rien de commun et le rapprochement opéré par la franc-maçonnerie résulte d'un détournement intellectuel.

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Vous écrivez que le catholicisme et la franc-maçonnerie sont deux religions… incompatibles. Sur quoi repose cette conviction ?

Si j’avais eu la conviction qu’il n’y avait pas d’incompatibilité, je pense que je serais resté maçon, car on n’y trouve pas que de mauvaises choses. Dans une obédience, il y a des gens sincères, parfois charmants, ainsi qu’une fraternité et convivialité qui font défaut dans la société. Mais il est évident que la franc-maçonnerie est une religion incompatible avec le parcours de foi catholique. Je l’ai vécu. Je le démontre aussi avec des textes de personnes très qualifiées pour l’affirmer. Comme Anderson (rédacteur des Constitutions (18è S.)), nombre de Frères considèrent que la franc-maçonnerie est une religion. Dans le même temps, l’immense théologien qu’était le cardinal Ratzinger (devenu le pape Benoît XVI) a également reconnu cette incompatibilité après avoir analysé en 1983 les rituels des obédiences les plus déistes (Grande Loge Nationale de France) . Enfin, un ancien Grand Maître du Grand Orient de France, et que je cite dans mon livre, confirme cette incompatibilité. Cette incompatibilité est une réalité philosophique et théologique.

Etre franc-maçon est ‘un péché grave’ pour l’Eglise catholique. Avez-vous croisé de nombreux catholiques parmi les frères maçons ?

Tout dépend de ce que signifie le mot ‘catholiques’. Dans la plupart des obédiences, il y a quelques catholiques baptisés, peu pratiquants et loin de la foi. Par contre, il y a très très peu de catholiques convaincus et fervents. J’en croise parfois lors de séances de dédicaces. Ils réfléchissent à la possibilité de marcher sur deux chemins en même temps.

La franc-maçonnerie rejette les dogmes. Pourquoi jugez-vous cela paradoxal ?

Même si la plupart des maçons ne le reconnaissent pas, il y a des dogmes maçonniques. Certains hauts gradés le reconnaissent volontiers, mais il y a encore beaucoup de mauvaise foi autour des dogmes élaborés par la franc-maçonnerie. Lorsque l’on pose comme préalable à la recherche de la vérité qu’il faut s’affranchir des dogmes en général, c’est une affirmation purement dogmatique qui ne repose sur aucune démonstration philosophique. C'est donc un "dogme" au sens péjoratif d'"affirmation péremptoire" tel que la franc-maçonnerie comprend le terme de "dogme".

Vous connaissez d’autres dogmes maçonniques ?

La croyance en une "tradition primordiale" qui serait à l'origine de toutes les religions est aussi un dogme maçonnique. Le caractère inaccessible de la Vérité est un autre dogme maçonnique, car d’un point de vue théologique la Vérité a été révélée, et d’un point de vue philosophique, elle est accessible. Pour la franc-maçonnerie, la vérité est relative. C'est encore un dogme. La Vérité est absolue ou elle n'est pas, en vertu du principe philosophique de non contradiction. Que la pratique du rituel maçonnique soit l'unique moyen d'accéder et de faire accéder l'Humanité au "Bonheur" est également un dogme maçonnique. Enfin, la référence à Hiram, héros maçonnique dont tous les francs-maçons s'accordent (y compris les historiens de la franc-maçonnerie parmi les plus érudits) à dire qu'il n'a jamais existé est un dogme maçonnique par excellence. Je dirais même qu'Hiram est "LE" dogme maçonnique. Que la franc-maçonnerie possède des dogmes n'est pas critiquable en soi. Mais qu'elle cesse de le nier !

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Passons aux ‘secrets maçonniques’ qui font tant fantasmer. Pourquoi dissuade-t-on les francs-maçons à divulguer leur appartenance à une loge ?

Faut dire les choses clairement, ce secret permet de faire des arrangements entre amis, que ce soit sur les plans financier, politique ou professionnel. Le secret est bien pratique pour s’aider mutuellement. Au sein même de la franc-maçonnerie, certains ignorent que les hauts gradés ont atteint les plus hauts grades. Il est évident que certaines personnes entrent en franc-maçonnerie uniquement pour des motivations carriéristes. Le secret de l’appartenance devrait être abandonné, car il est avant tout préjudiciable aux francs-maçons, car il fait fantasmer tout le monde. Si ce secret pouvait se justifier dans certaines dictatures ou périodes de l’histoire, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Même la Cour de Cassation a battu en brèches la justification de la protection de la vie privée.

Vu votre parcours de Vénérable Maître, le ‘secret ultime’ vous a été dévoilé aux bout du processus initiatique. Si on résume grossièrement, on vous a dit que les réponses à vos questions existentielles sont ‘en vous’ et qu’il est inutile de les chercher ailleurs.

Le secret maçonnique tel qu’il est présenté dit que le secret est en soi et ne peut donc pas être communiqué par le langage. La réponse que l’on recherche lors des initiations et rites se situe dans notre for intérieur. On atteint ce secret ultime que deux fois dans sa vie : lorsqu’on atteint le 30ème et dernier degré initiatique et lors de sa mort. Je pense cependant que le grade de maître (3ème degré) contient les grandes lignes de l’initiation maçonnique. Les degrés qui suivent, du 4ème au 30ème, ne font que préciser les précédentes initiations.

La révélation de ce secret vous a beaucoup déçu ?

En réalité, le secret maçonnique est également lié au prosélytisme auquel se livre la franc-maçonnerie, notamment le Grand Orient, la Grande Loge, le Droit Humain, ou la Grande Loge Féminine de France. Comme le démontre le rite du 12ème degré, qui admet que l’attrait du mystère attirera des gens vers les loges par leur curiosité, l'envie ou l'orgueil. C’est gênant, car le secret ultime de la franc-maçonnerie est en réalité une arnaque commerciale. Je regrette de devoir le dire avec ces mots, mais tout cela n’est pas très sain. Mais au-delà, il y a aussi les secrets occultes ou magiques que je trouve beaucoup plus dangereux, mais je ne souhaite pas en parler à ce jour.

Vous sous-entendez quoi ?

Je suis convaincu qu’il y ait une convergence idéologique au sein des maçonneries. La franc-maçonnerie n’est pas une pieuvre dont le cerveau commanderait les tentacules, mais c’est un mouvement vaste de convergences idéologiques entre Grand Orient de France, de Belgique, d’Espagne,… Il y a une maçonnerie européenne qui partage une même croyance ou idéologie. La franc-maçonnerie possède sa propre conviction du bonheur et tente de l'imposer subrepticement à l'Humanité.

Vous affirmez que des lois françaises comme l'avortement, l'euthanasie ou le mariage homosexuel ont été étudiées et mûries dans les loges avant d'être votées par les députés français. En 24 ans, avez-vous pu mesurer son influence réelle sur la vie politique française ?

Pierre Simon, l’ancien Grand Maître de la Grande Loge de France, confirme qu’il y a une influence directe de la franc-maçonnerie sur toutes ces lois. Les textes sont formalisés en loges bien avant le vote au Parlement français. Je ne l’invente pas, c’est la réalité française. Une fraternelle parlementaire de 400 membres regroupe des députés de droite et de gauche, ainsi que des très hauts fonctionnaires travaillant dans des ministères. Un peu moins de 20% des parlementaires français font partie de cette fraternelle, et bien d'autres sont francs-maçons sans y appartenir. Certains affirment voter ce type de lois ‘en âme et conscience’, soit pour traduire clairement cette expression, selon un engagement maçonnique. Régulièrement, la franc-maçonnerie remet les synthèses de ses réflexions au Président de la République ou à des ministres. Cela signifie que la franc-maçonnerie, qui est une religion, donne son opinion au gouvernement alors même qu’elle nie ce droit aux autres religions sous prétexte de laïcité. L’influence maçonnique est réelle tant en France qu’en Espagne ou en Belgique.

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Y a-t-il une véritable culture du débat dans les temples ou les sujets houleux sont-ils soigneusement évités, voire tabous ?

J’ai vu la culture du débat s’estomper avec les années. Avant, on pouvait aborder des débats houleux, c’est moins le cas actuellement. Les décisions et positions – tels que la défense du projet de loi sur le Mariage pour Tous - sont définies en haut lieu sans le moindre débat en loge. J’ai essayé de provoquer un débat dans ma loge sur ce projet et sur la théorie du genre, mais cela m’a été refusé sous un prétexte fallacieux. Je regrette la dérive politicarde de la franc-maçonnerie. Car il existe nombre de francs-maçons qui cherchent sincèrement la Vérité. Leur chemin leur appartient et je n'ai pas à les juger. Mais ils sont d'une certaine manière pris en otages. C'est pour cette raison que lorsque je m'exprime en conférence, je prends soin de différencier entre la franc-maçonnerie et les francs-maçons.

On entend souvent que les francs-maçons se sentiraient supérieurs aux autres individus. Est-ce le cas ?

Oui, j’ai eu ce sentiment aussi. J’ai d’ailleurs lu une "planche" sur laquelle un maçon reconnaît qu’il s’est senti supérieur après son initiation. La révélation de secrets ou de rites cachés favorise ce sentiment. Il y a un élitisme maçonnique, d’autant que le rituel REAA précise que les francs-maçons ‘veilleront sur le sommeil des hommes’. En langage profane, cela veut dire ‘Nous, les initiés, probablement plus éclairés que la moyenne des gens, nous veillerons sur tous les endormis qui constituent l’humanité’. Si ça ce n’est pas de l’élitisme…

Pourquoi avoir quitté la franc-maçonnerie ?

J’ai retrouvé la foi. Le Christ dit dans l’Evangile qu’on ne peut pas servir deux maîtres. Les deux chemins sont différents et antinomiques.

Votre témoignage public est une forme de crime de lèse-majesté pour les francs-maçons. La publication de votre livre n’a pas dû plaire au sein de la franc-maçonnerie…

De nombreux francs-maçons et anciens grands amis m’ignorent dans la rue. Mais il y a aussi eu des répercussions plus néfastes, notamment dans mon milieu professionnel. J’ai également reçu des insultes publiques lors de conférences ou sur des blogs. Cela démontre le degré de tolérance de certains – pas tous ! - francs-maçons. Un proche m’a dit qu’il avait été question de moi lors d’un dîner où l’un des convives a dit que je ne devrais pas m’étonner s’il m’arrivait des ennuis. D’autres anciens francs-maçons que je connais, qui ont quitté les Loges et se sont exprimés publiquement avouent aussi avoir reçu de menaces physiques graves.


Entretien : Dorian de Meeûs

* "J’ai frappé à la porte du Temple…", Editions Pierre Téqui, 2014