Le si énigmatique suspect parisien
- Publié le 22-11-2013 à 05h45
FRANCE Bernard Delattre Correspondant permanent à Paris Abdelhakim Dekhar entame son deuxième jour de garde à vue, ce vendredi. Jeudi, pour la première fois, l'ex-homme le plus recherché de France a pu être entendu par les enquêteurs, les médecins ayant donné leur feu vert. La veille, en revanche, après son arrestation, son audition avait été rendue impossible par les fortes doses de sédatifs et d'anxiolytiques qu'il avait ingérées, l'ayant plongé dans un état semi-comateux.
"Présumé coupable"
Dans la nuit de mercredi à jeudi, il n'en a pas moins été confondu par son ADN. Les analyses, en effet, ont montré qu'il correspondait à celui laissé sur les lieux des deux fusillades de lundi (à "Libération", puis à La Défense), dans la voiture de l'automobiliste pris en otage ce jour-là, et à la chaîne BFMTV (où un homme avait brandi une arme, vendredi). Abdelhakim Dekhar a donc été mis en garde à vue pour tentatives d'assassinats, enlèvement et séquestration. Les charges pesant sur lui sont telles que le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, l'a qualifié de "présumé coupable" - ce qui, au sens strict, fait fi de la présomption d'innocence.
Avec cette arrestation, la France a fait un bond de vingt ans en arrière. Abdelhakim Dekhar, en effet, fut "le troisième homme" de l' "affaire Rey-Maupin". Des noms des jeunes Florence Rey et Audry Maupin, qui, en 1994, lors d'une équipée sanglante dans la capitale, avaient tué quatre personnes, dont des policiers abattus de sang-froid. Abdelhakim Dekhar avait été jugé coupable d'avoir fourni des armes à ces "Bonnie & Clyde de Paris" - leur surnom, dans les médias. Il avait été condamné à quatre ans de prison.
Un loup solitaire. Mais de quel type ?
Sa réapparition a fait grand bruit, jeudi. Tout comme, en attendant le résultat des expertises psychiatriques, ses motivations ont fait l'objet de toutes les spéculations.
En 1994, le duo Rey-Maupin et son acolyte se revendiquaient de l'ultra-gauche radicale. Mais, en 2013, les enquêteurs ne privilégient pas la piste politico-terroriste, à la Mohammed Merah (le jihadiste antisémite de Toulouse). Les écrits retrouvés à ses côtés dénoncent, dans la veine complotiste, une coalition de "fascistes", de "capitalistes", et de "journaputes" (ainsi que sont désignés les journalistes) "payés pour participer à la manipulation des masses". Selon des psychiatres et criminologues, ce salmigondis suffit à attester d'une "personnalité paranoïaque", atteinte d'une pathologie "délirante" ou "solitaire évitante, à la Anders Breivik" (le terroriste norvégien d'extrême droite).
Ceux ayant suivi l'"affaire Rey-Maupin" ont, jeudi, décrit un Dekhar "énigmatique", "étrange", "perturbé" et "difficile à cerner", vu son inclination à "l'affabulation" et la "manipulation". Mais, selon son avocate en 1994, il était "intelligent, raisonné, et pas du tout dans l'impulsion, mais dans la réflexion". Et, de vendredi à mercredi, son modus operandi a montré qu'il était dans le contrôle, le calme et la maîtrise de soi - loin de l'agitation délirante.
