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Walid Karimzada a été fauché d’une balle dans le dos, tirée par l’un des assaillants de l’Université américaine de Kaboul. Il tentait, comme d’autres étudiants, de s’enfuir par une fenêtre face aux tireurs qui progressaient dans le complexe. C’était un élève brillant. Grâce à un prix d’excellence, il venait d’obtenir deux semestres de gratuité dans cette université privée de la capitale afghane qui forme la génération de l’avenir.

Comme le veut la tradition musulmane, il a été enterré rapidement, le jeudi 25 août à 16h. "Son corps saignait encore", relève Chekeba Hachemi, la fondatrice de l’ONG Afghanistan libre pour laquelle il travaillait depuis dix ans. "La balle lui a transpercé le cœur."

Un effet de galvanisation

Sa mort est tout un symbole, comme celle des autres étudiants, professeurs ou policiers qui ont été tués dans cette attaque qui a duré une dizaine d’heures avant que les forces spéciales afghanes ne parviennent à y mettre fin. Mais alors qu’elle était destinée à terrasser un symbole de l’éducation, elle galvanise au contraire la jeunesse de Kaboul et les réseaux sociaux.

"J’ai reçu des tas de messages par Facebook de jeunes qui me disent: continuez !", explique Chekeba Hachemi, une Afghane qui vit de longue date en France et qui a pensé, un moment, tout abandonner.

Walid, 26 ans, suivait chaque mercredi à l’université un cours en gestion de projets. C’était un aboutissement pour cet enfant de la banlieue kaboulite qui, adolescent, était entré à Afghanistan libre parce qu’il fallait bien, le père parti, nourrir ses sœurs et ses frères. De fil en aiguille, d’interprète pour les étrangers de passage au rafistolage du wifi, cet employé souriant était devenu incontournable dans cette petite ONG qui se démène pour l’éducation des filles et des femmes. Au point qu’il y a deux ans et demi, Walid était devenu le gestionnaire en chef d’Afghanistan libre.

L’envie de bâtir l’avenir de l’Afghanistan

L’un de ses derniers messages sur son compte Facebook exprime sa fierté d’avoir été invité à l’ambassade de France pour le 14 juillet. Walid était l’un des rares Afghans à diriger une ONG occidentale. Il était devenu une référence à Kaboul dans un milieu où les expatriés tiennent, généralement, le haut du pavé. "Il m’avait dit qu’il était capable de diriger l’association. On a arrêté les expatriés", explique Chekeba Hachemi.

Contrairement à ceux qui rêvent d’Europe et d’Amérique, Walid était déterminé à rester en Afghanistan. Il faisait partie d’une génération qui a grandi pendant des années de guerre et veut bâtir un pays libre et pacifié. En 2015, il avait obtenu un visa européen qui lui avait permis de venir au siège de l’ONG à Paris et visiter des cousins en Scandinavie. A la surprise de beaucoup, il était revenu à Kaboul au lieu de plonger dans la clandestinité en Europe.

L’université américaine de Kaboul est la première université privée créée depuis la chute des talibans en 2001. Elle est mixte. Ses cours sont donnés en anglais, mais la majorité de ses professeurs sont afghans. Le 7 août, deux professeurs - un Américain et un Australien - y ont été enlevés par des hommes portant l’uniforme de la police afghane. Leur sort reste inconnu. Dans la soirée du 24 août, au moins trois hommes ont attaqué le complexe avec une voiture piégée, des grenades et des kalachnikovs. Le bilan officiel est de seize morts, dont sept étudiants.

Un geste de bravoure

Lors de l’assaut des forces spéciales, un célèbre commandant afghan, Mohammad Akbar, s’est rué vers l’enceinte universitaire juste après avoir déclaré qu’il ne laisserait pas "nos filles aux mains des assaillants". Il a été tué immédiatement. Mais son geste de bravoure lui vaut une renommée supplémentaire en Afghanistan. Une campagne est en cours pour dresser un monument en l’honneur de celui qui était surnommé "le géant" en raison de ses deux mètres.

"Ces insurgés veulent nous faire taire. Ils sont contre tout, contre l’éducation. Ils ont peur que ces jeunes soient les prochains à diriger le pays. C’est pourquoi ils essaient de détruire l’avenir de cette génération. Ils ne nous feront pas taire", réagit un étudiant rescapé, interrogé par le "New York Times". Partout, les messages de solidarité s’affichent. L’attaque n’a pas été revendiquée. Le bureau du président afghan, Ashraf Ghani, laisse entendre que le réseau Haqqani est soupçonné. Son porte-parole a également déclaré que l’attaque avait "été orchestrée de l’autre côté de la ligne Durand", c’est-à-dire au Pakistan. Mais aucune preuve n’a été fournie.