Leçon de Suisse à l'usage des Belges

Christophe Lamfalussy Publié le - Mis à jour le

International

Interview

Quand la Belgique doute, elle regarde vers la Suisse, l'autre laboratoire du fédéralisme. Or la présidente de la Confédération suisse Micheline Calmy-Rey était justement à Bruxelles mardi. Elle a accordé une interview à "La Libre Belgique" et au "Standaard".

Madame la Présidente, la campagne électorale suisse semble dominée par la campagne de l'UDC - contre les criminels étrangers, contre l'Europe, contre les taxes. Y a-t-il quelque chose qui ne tourne pas rond en Suisse ?

Je suis très triste de cette campagne, menée par un parti qui utilise le drapeau suisse, alors qu'il est le moins suisse de tous les partis politiques. La Suisse est un pays ouvert. La proportion d'étrangers est de 21 pc, l'un des plus élevés sur le plan mondial. C'est un pays multiculturel qui a différentes langues, religions et cultures. C'est non seulement inacceptable sur le plan éthique que de mener une campagne qui appelle à la xénophobie, mais c'est aussi, sur le plan de nos intérêts économiques, pas très intelligent. La Suisse est un pays qui gagne un franc sur deux à l'étranger. Les entreprises suisses occupent deux millions de personnes hors de nos frontières. La prospérité suisse est due à la libre circulation des personnes notamment, accords que nous avons conclus avec l'Union européenne (UE).

Comment expliquez-vous alors que l'UDC est le premier parti en Suisse ?

Il y a encore plus de 70 pc des gens qui pensent autrement ! Mais il ne faut pas se fermer les yeux sur le fait que nous connaissons des difficultés, comme d'autres pays. Nous sommes confrontés à un nouveau défi, qui est celui de l'immigration venue d'ailleurs. N'est-on pas en train de vivre une nouvelle guerre des cultures entre chrétiens et musulmans ? C'est un sujet sérieux. Appeler à l'exclusion ne résout pas le problème. Il faut penser intégration. Cela veut dire faire des efforts mutuels, aussi bien des étrangers qui viennent chez nous et qui doivent respecter les règles, que de notre part, pour leur faire un peu de place.

La fameuse formule magique, qui domine depuis 50 ans la Suisse est-elle encore tenable ?

Oui, bien sûr. Cela signifie que les plus grandes forces politiques du pays sont représentées dans le gouvernement. Actuellement, il y a quatre sensibilités qui doivent coexister ensemble.

De Suisse, vous observez certainement la situation politique en Belgique...

Cela renvoie à la situation en Suisse. Nous sommes aussi un pays qui a différentes cultures, religions et langues. Le système suisse est extrêmement compliqué, basé sur deux principes.D'abord, le principe de subsidiarité, c'est-à-dire que les décisions sont prises le plus proche des habitants, avec un système fédéral, muni de compétences importantes. Ensuite, l'équilibre entre les différentes sensibilités politiques, entre gouvernement, parlement et peuple. Nous avons une forme de démocratie directe avec le référendum et l'initiative populaire. En Suisse, si je perds dans un dossier devant le parlement ou le gouvernement, je ne perds pas tout, du fait de nos multiples identités. La situation en Belgique nous renvoie à nous-mêmes. Et je crois qu'il faut miser plus sur ce qui nous unit que sur ce qui nous différencie, et éviter les clichés.

Qu'est-ce qui est le plus important en Suisse ? Faire partie d'une communauté linguistique ou d'un canton ?

Le cadre dans lequel nous vivons est cantonal. J'ai vécu 40 ans de ma vie professionnelle à Genève sans jamais me sentir dominée par la majorité alémanique. Au surplus, les clivages aujourd'hui se font moins sur les différences linguistiques et culturelles que sur la base villes/campagnes. Les villes connaissent les mêmes préoccupations qu'elles soient situées en Suisse alémanique, romande ou italienne, et les campagnes connaissent le même problème de s'adapter à un système ouvert, mondialisé. On voit dans les consultations populaires le clivage, qui s'appelait le "röstigraben" autrefois, être relativisé par des enjeux villes/campagnes.

Certains ont voulu, en Suisse, remplacer l'enseignement de la deuxième langue nationale par l'anglais...

Vous connaissez ce que (le philosophe allemand) Schopenhauer disait à propos des porcs-épics : s'ils veulent se tenir chaud, ils se piquent, mais s'ils se mettent trop à distance, ils ont froid. Donc il faut trouver la juste distance...

Vous parlez combien de langues ?

Je parle deux langues nationales : l'allemand et le français, ma langue maternelle. Je suis capable de lire des discours en italien, mais pas de parler spontanément. C'est un problème car il me manque la possibilité de dialoguer avec les italophones.

N'est-ce pas une obligation pour un président fédéral de parler les trois langues ?

Les discours officiels, je les fais dans les trois langues.

La territorialité des langues existe-t-elle ?

Oui, par exemple, dans la partie alémanique, l'enseignement officiel et subsidié se fait en allemand. Mais il y a des écoles privées qui enseignent en français.

Est-ce que le confédéralisme, vers lequel la Belgique pourrait tendre, est une option qui a été envisagée en Suisse ?

Formellement, la Suisse est une confédération. Dans les faits, elle devrait être décrite comme une fédération. La confédération est née à travers un processus historique. Les trois premiers cantons en 1291 se sont fait pacte d'assistance et cela a vraiment débuté par une confédération. Petit à petit, les cantons ont, d'eux-mêmes, accordé des compétences à un pouvoir fédéral parce que la configuration cantonale ne correspondait plus aux besoins économiques. Elle était trop étriquée et ne correspondait plus à la mobilité des gens. Aujourd'hui, le niveau fédéral se densifie de plus en plus, surtout au niveau de la coordination, mais les cantons ont encore des compétences en matière de santé publique, de budget et d'éducation. Le processus est un peu semblable à ce que vit l'Union européenne aujourd'hui.

Est-ce que la Suisse souffre d'être hors de la zone euro ?

Pas vraiment à l'heure actuelle. Le taux de change n'est pas favorable pour les Suisses qui vont à l'étranger, mais il est particulièrement favorable à nos industries exportatrices.

Donc on peut être dans l'Europe géographiquement, et en dehors de l'UE ?

C'est le cas de la Suisse.

Quel est votre souhait ?

Pour le moment, le Conseil fédéral est d'avis que la voie des bilatérales, c'est-à-dire la voie des accords sectoriels, est la plus efficace pour défendre nos intérêts. Nous avons conclu près de 120 accords avec l'UE. Il n'y a pas de majorité aujourd'hui en Suisse pour rentrer dans l'UE. Je pense que c'est lié à la crainte de perdre nos institutions - la démocratie directe, le fédéralisme, la neutralité. Vous savez, ce qui unit les Suisses, ce n'est pas l'ethnie, la langue, ou les religions... ce sont leurs institutions politiques. On est ce qu'appelait Denis de Rougemont une "nation volontaire".

Christophe Lamfalussy

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