Les affaires et la politique étroitement liés

Jean-Arnault Dérens Publié le - Mis à jour le

International

Durant les années de guerre et d’embargo, vous avez vendu des armes et des cigarettes, vous avez fait des affaires avec tous les camps et flirté avec les services secrets. Vous aviez placé votre immense fortune dans des banques chypriotes, mais celles-ci n’offrent plus, désormais, les mêmes conditions de confidentialité qu’avant l’entrée de ce pays dans l’Union européenne. Vous voulez désormais investir au grand jour, dans votre pays comme en Europe. Comment devenir un respectable homme d’affaires ?

Reconversion

Beaucoup d’anciens profiteurs de guerre sont désormais confrontés à cette inéluctable évolution de carrière. Tous n’arrivent pas à prendre le bon tournant. Miroslav Miskovic est l’homme le plus riche de Serbie. Il possède la plus grande fortune déclarée dans les Balkans et figure régulièrement sur les listes des cent personnes les plus riches d’Europe de l’Est.

Proche de Slobodan Milosevic, il a bâti sa fortune dans les années 1990, mais son holding Delta - qui regroupe banque, assurances et grande distribution - est aujourd’hui présent dans tous les pays de la région, de la Croatie au Kosovo. Miroslav Miskovic est "l’homme contre qui l’on ne peut rien prouver", même si les origines de sa fortune sont plus que douteuses.

Il a su parfaitement gérer sa "reconversion" et fait aujourd’hui figure de parrain de l’ensemble de la classe politique serbe. Ces dernières années, il a généreusement financé tous les partis politiques - depuis les radicaux d’extrême droite jusqu’aux démocrates du président Tadic. D’autres n’ont pas su dissimuler aussi bien que lui les origines de leur fortune.

Dénoncé en 2000 comme le boss de la mafia des cigarettes, Stanko Subotic, dit "Cane", croule sous une avalanche de procès et emploie une armée d’avocats dans une dizaine de pays au moins. Il est sous le coup d’un mandat d’arrêt transmis par la Serbie à Interpol, qui lui a valu deux mois de séjour en prison à Moscou au printemps 2008.

Dans les années 1990, Stanko Subotic était le concessionnaire des "majors" du tabac pour la Serbie, le Monténégro, la Bosnie et l’Albanie. Selon lui, il n’a jamais enfreint la loi. Il importait légalement les cigarettes produites en Suisse par British American Tobacco et Philipp Morris et ne pouvait rien savoir de leur éventuelle revente vers des pays tiers. D’énormes quantités de cigarettes étaient importées par Stanko Subotic pour le compte de la société publique monténégrine d’import, Zetatrans. Bien sûr, reconnaît-il lui-même, les transactions s’effectuaient en liquide, en l’absence de système bancaire. L’argent partait en avion à Chypre.

Les détracteurs de Stanko Subotic expliquent au contraire qu’il fut le pilier d’un trafic organisé à l’échelle européenne par les dirigeants du Monténégro. Ceux-ci ont d’ailleurs publiquement reconnu s’être livrés au trafic de cigarettes, expliquant que c’était la seule manière pour assurer la survie du pays, durant les difficiles années d’embargo.

Stanko Subotic dénonce une cavale ourdie contre lui par les services serbes : il ne s’est jamais acoquiné avec le régime de Milosevic et a, au contraire, financé l’opposition démocratique. Aucun des arguments "pro" et "contra" n’est irrecevable.

Dans le contexte des années 1990, où étaient les limites du licite quand les contrats ne se négociaient qu’avec des valises - ou des avions - de billets de banque ? On peut aussi penser que Stanko Subotic n’a pas su jouer aussi bien que Miroslav Miskovic des amitiés politiques qui auraient pu permettre sa "réhabilitation" en honnête capitaliste.

Dossiers des services serbes

Pour leur part, les dirigeants monténégrins s’appuient sur un appareil d’Etat qu’ils contrôlent sans partage depuis vingt ans et qui garantit encore leur immunité. La fin des guerres, le renforcement des contrôles de l’Union européenne - notamment par le biais du Bureau européen antifraude Olaf - ont modifié les règles du jeu.

D’énormes quantités d’argent ont été rapatriées depuis quatre ou cinq ans dans les Balkans, ce qui a contribué à alimenter jusqu’en 2008 la flambée des bourses, supérieure à toutes les moyennes mondiales, ou la flambée de l’immobilier sur le littoral monténégrin - des solutions simples et classiques de blanchiment.

Cependant, ce n’est pas tout. Même si vous pensez avoir réussi votre reconversion, de sales dossiers traînent toujours derrière vous. "Belgrade reste la capitale régionale du renseignement : les services serbes sont les seuls à avoir des dossiers sur tout le monde. Au gré de leurs stratégies, ils peuvent allumer des scandales dans tous les pays de la région", note un expert.

La vague de liquidations et de révélations qui a secoué les Balkans cet automne - depuis les meurtres de Belgrade jusqu’au dévoilement des connexions douteuses entre le Premier ministre albanais Sali Berisha et le mafieux bosniaque Damir Fazlic - pourrait ainsi correspondre à un plan de déstabilisation ourdi par quelques officines serbes.

Les théories du complot ont toujours la cote dans les Balkans, mais elles ne peuvent pas tout expliquer. Les liens incestueux entre la classe politique et le monde des "affaires" demeurent partout la règle. Le mafieux croate Hrvoje Petrac est notoirement connu comme le financier des campagnes électorales du président Stipe Mesic, mais aussi de "Nacional", l’hebdomadaire à scandales d’Ivo Pukanvic, assassiné le 23 octobre 2008 (lire LLB du 3-02). Miroslav Miskovic a été l’un des principaux artisans de la réconciliation entre socialistes et démocrates, qui a permis la formation du gouvernement serbe en juin dernier.

Un système en péril

Le "système" économico-politique actuel des Balkans trouve toujours sa matrice dans les terribles années 1990. Il est vrai cependant que la crise économique pourrait balayer les fortunes des profiteurs de guerre.

Le Monténégro, pays où la fusion entre politique, affaires et criminalité organisée a été la plus totale, est aujourd’hui le plus touché par la crise. Les chantiers de construction arrêtés qui défigurent le littoral pourraient peut-être bien annoncer la chute d’un système.

Jean-Arnault Dérens

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