International Les crimes commis contre des femmes en raison de leur sexe ont atteint le chiffre de 290 en 2016.  Un reportage de notre c orrespondante à Buenos Aires.

Pour la troisième année consécutive, les Argentines vont descendre dans la rue, ce samedi, pour manifester contre les violences machistes. Depuis deux ans, une succession de crimes particulièrement sordides contre des femmes a suscité un mouvement protestataire baptisé "Ni Una Menos" (pas une de moins), qui ne cesse de prendre de l’ampleur.

Deux manifestations historiques ont déjà eu lieu en juin 2015 et 2016, où plus de 200 000 personnes ont crié leur colère en scandant "Le machisme tue" ou "Nous voulons rester en vie !"

Un "mercredi noir" a également été organisé en octobre 2016, en réaction au meurtre de Lucia Perez, droguée, violée puis torturée à mort par trois hommes dans une station balnéaire située à 400 kilomètres de Buenos Aires. Des milliers de femmes avaient alors défilé en noir après avoir fait grève pour faire entendre leurs revendications.

Une réalité terrifiante

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une femme meurt toutes les 30 heures de violences commises par un homme, selon l’ONG argentine Casa del Encuentro. En 2016, 290 féminicides - un crime commis contre une femme en raison de son sexe - ont été perpétrés.

Face à cette réalité terrifiante, une prise de conscience s’opère dans la société et les langues se délient peu à peu. "La violence de genre a toujours existé en Argentine, mais avant c’était un sujet tabou. Aujourd’hui, les victimes savent qu’elles ne sont plus seules et qu’elles doivent demander de l’aide", explique Ada Beatriz Rico, la présidente de la Casa del Encuentro.

Face au machisme ordinaire et aux horreurs de la violence de genre, les Argentines redoublent de dynamisme et d’inventivité pour sensibiliser la population et pousser le gouvernement à instaurer des politiques publiques de protection à la hauteur de la situation. Un plan national pour prévenir et éradiquer la violence de genre a été annoncé par le président argentin Mauricio Macri l’année dernière, mais n’est toujours pas en application.

Un Etat absent, un pouvoir machiste

"Il n’existe toujours pas de registres officiels sur la violence de genre : ce n’est pas aux associations civiles de faire le travail de l’Etat", déplore Vanina Escales, l’une des fondatrices du collectif "Ni Una Menos". "C’est un Etat absent et un pouvoir machiste", estime Andrea Lescano, mère de Micaela Garcia, une militante violée et assassinée en avril dernier. L’assassin de sa fille avait déjà été condamné pour viols sept ans plus tôt, mais avait été relâché en liberté conditionnelle en juillet 2016.

La justice est dans la ligne de mire des manifestants en raison des affaires classées sans suite et de l’impunité des agresseurs. "Certains juges n’appliquent pas toujours les lois en vigueur sur la violence de genre. Il est urgent de former tous les secteurs de la justice sur cette thématique", explique Ada Beatriz Rico.

Souvent taxée de société machiste, l’Argentine s’est pourtant affichée en pays précurseur en votant des lois telles que la légalisation du mariage homosexuel en 2010, puis la loi sur l’identité sexuelle en 2012, ainsi qu’un texte autorisant la gratuité de la procréation médicalement assistée pour toutes les femmes. Le pays a aussi été gouverné par une femme, Cristina Kirchner, pendant huit ans (2007-2015). Mais malgré ces avancées, l’avortement est toujours interdit et les féminicides restent monnaie courante. En neuf ans, 2 384 femmes ont été assassinées.