"Les dégâts collatéraux sont là"

Gérald Papy et Olivier le Bussy Publié le - Mis à jour le

International

Entretien

Rencontre avec le commissaire européen au Développement Louis Michel, très préoccupé par la situation humanitaire dans la Bande de Gaza.

Sur qui faites-vous peser la responsabilité de la dégradation de la situation dans la Bande de Gaza ?

On ne peut pas facilement indiquer la responsabilité. Il est évident que le Hamas, qui est un mouvement terroriste et qui, de manière permanente, harcèle, par des tirs de roquettes, Israël, crée par définition une exacerbation qui a conduit à une riposte qui, par ailleurs, est totalement disproportionnée. C’est d’autant plus difficile à accepter venant d’une démocratie. En tant que démocratie, il me semble tout de même que le minimum est qu’Israël respecte les principes fondamentaux qu’elle partage. Un million et demi de citoyens coincés, quasiment emprisonnés, dans un territoire qui fait 10 pc de la Belgique, on sait très bien qu’on ne peut pas échapper à des dégâts collatéraux considérables. Et les dégâts collatéraux, ils sont là. Il y a eu 884 morts, au 11 janvier, dont 40 pc de femmes et d’enfants; 3860 blessés, dont plus de 50 pc de femmes et d’enfants. Il est impossible d’avoir accès aux services de base, comme l’approvisionnement en eau, en électricité Toutes les infrastructures hospitalières sont effondrées; il n’y a que trois cliniques sur cinquante-six qui fonctionnent. Il y a un étranglement social et humain qui est abominable.

Il faut rappeler un certain nombre de points fondamentaux : 80 pc de la population palestinienne survit - même avant cette guerre - grâce à l’aide internationale. Or il faudrait 500 à 600 camions par jour pour les aider; il y en avait 55, 60, la semaine passée. Même les humanitaires ne savent que très difficilement distribuer l’aide pour des raisons de sécurité évidentes. La trêve est largement insuffisante. Mais, au moins, devrait-elle être respectée sur l’ensemble de la Bande de Gaza, par toutes les parties.

A la limite, chercher l’origine du conflit, cela nous ferait remonter très loin, et je ne suis même pas persuadé qu’on y arriverait. Je suis obligé en tant que commissaire à l’Aide humanitaire de voir les conséquences et les évidences. Et une évidence, que les experts les plus affirmés en la matière admettent et dénoncent, est qu’Israël ne respecte pas le droit humanitaire international. Le droit humanitaire international n’est pas fait pour le temps de paix; c’est fait pour le temps de guerre. La première obligation qui en est le fondement est qu’une puissance occupante a l’obligation de préserver la vie des populations, de les protéger, de les nourrir et de les soigner. Cela ne se fait manifestement pas. De mon point de vue, c’est dramatique et je ne peux pas l’accepter.

Je crois en plus que la sécurité d’Israël ne sera assurée que par un dialogue politique et un vrai accord, dans lequel toutes les parties respecteront scrupuleusement leurs engagements. Et j’ai toujours défendu l’idée que pour pouvoir discuter avec le Hamas, il faut qu’il accepte la reconnaissance du droit à l’existence d’Israël et l’abandon de sa branche militaire. Mais ce qui se passe est une escalade qui, une fois de plus, retarde le temps du dialogue et de la négociation et complique les conditions dans lesquelles on pourra les reprendre.

La recherche d'une solution politique ne bute-t-elle pas sur le fait que l'on n'inclut pas directement le Hamas dans la négociation ?

Il y a quelque chose d’embarrassant. La communauté internationale a dit aux Palestiniens : "Vous devez organiser des élections". Le Hamas a gagné les élections à la loyale. Et puis, du jour au lendemain, on a été contraint, parce que le Hamas avait gagné, de dire : "On ne discute pas avec vous. Et on coupe l’aide directe aux institutions palestiniennes. Et là, heureusement que l’UE était là. Je dois saluer le travail de Mme Ferrero-Waldner (la commissaire européenne aux Relations extérieures, NdlR.) qui a réussi à mettre au point un système, pour ainsi dire, équivalent d’aide. Rien qu’en 2008, 566 millions ont été versés en aide financière directe. Depuis 2006, quelque 306,4 millions d’euros en aide humanitaire.

Avec le reproche qui est de me dire que "Vous payez plusieurs fois pour les mêmes infrastructures puisqu’elles sont régulièrement détruites et que vous repayez". Israël doit comprendre aussi que l’UE n’est pas comme cela simplement là pour payer la casse et que, quelque part, au-delà des drames humains, cela émeut aussi nos opinions publiques.

Cette accusation n'est pas neuve...

Que voulez-vous que l’on fasse ? On laisse les gens un peu plus dans le dénuement ?

L'UE n'a-t-elle pas les moyens de faire prendre davantage conscience aux Israéliens qu'ils violent le droit humanitaire ?

La position de l’UE qui a été très bien exprimée par le président Nicolas Sarkozy - sans cessez-le-feu immédiat, il faut un couloir et une trêve humanitaires et il faut renégocier au plus vite - est la seule possible. A-t-on les moyens de l’imposer ? Manifestement, non. Cela dit, au fil des années, l’action de Javier Solana (le Haut Représentant pour la politique extérieure de l’UE, NdlR.) et de différentes présidences européennes a fait que de témoins, nous sommes devenus des acteurs dans le processus. Aujourd’hui, nous jouons un rôle, peut-être pas encore avec toute la force qu’il faudrait. Mais quand le président Bush, d’une certaine manière, justifie publiquement la riposte d’Israël, il n’aide pas et rend un peu difficile le pouvoir de pression, de conviction ou même de suggestion de l’UE.

Que la République tchèque, qui ne dispose pas de l'aura diplomatique ni ces contacts des grands Etats membres au Proche-Orient, assume maintenant la présidence de l'UE ne complique-t-il pas les choses ?

Non. La présidence tchèque s’est totalement alignée sur la position de l’UE. Et je salue les initiatives du président Sarkozy qui là aussi, par son réflexe très opportun pour essayer de recréer un autre cadre et une autre atmosphère, a quand même ébranlé le caractère fatal du mécanisme. Il le fait aussi parce qu’il va occuper la présidence du Conseil de sécurité et au nom de la présidence de l’Union méditerranéenne, qu’il partage avec l’Egypte. Or le président Moubarak et lui forment un tandem qui ouvre une vraie perspective à Israël. L’un et l’autre peuvent rassurer tous les protagonistes du conflit.

La nouvelle présidence américaine, de Barack Obama, peut être une deuxième opportunité; les prises de position extrêmement modérées, de certains pays arabes et de la Ligue arabe, une troisième

De nouveau, ne sont-ce pas des discours qui ne portent pas sur le Hamas ?

Il faut vérifier - je ne peux pas le dire, maintenant - quels sont les arguments dont on disposerait pour amener le Hamas à se muer en véritable force politique Il doit bien en exister. In fine, il faudra bien parler avec tous ceux qui représentent l’Etat palestinien. Je pense que l’on n’a peut-être pas exploité toute la voie diplomatique pour en sortir. Quand on doit régler un problème au fond, ce n’est pas la voie militaire qui le peut.

Le Conseil européen était-il bien inspiré d'adopter un projet de rehaussement des relations avec Israël, avant la guerre, et faut-il le suspendre aujourd'hui ?

Il faut faire attention à ne pas user d’instruments qui nourriraient, au sein de l’une des deux parties, le sentiment que l’on n’est pas capable d’équidistance. Il faut voir ce qui est utile. Il faut toujours faire attention de poser des actes dont on ne mesure pas la conséquence.

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