Les élections américaines sont-elles à vendre?

Caroline Grimberghs Publié le - Mis à jour le

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International La campagne présidentielle américaine se résume-t-elle à l’argent ? Les candidats n’en font pas mystère : ils appellent sans cesse leurs supporters à leur venir financièrement en aide. "Nous pourrions perdre", menace Obama, encourageant les petites contributions à partir de 3$. Mitt Romney se félicite : pour le troisième mois consécutif, il a récolté plus d’argent que son adversaire. Des millions de dollars circulent sans honte, une situation inenvisageable en Europe. Anne Deysine, juriste, américaniste et professeure à l’Université Paris X, nous éclaire sur ses pratiques typiquement américaines qui font craindre cette question : les élections américaines sont-elles à vendre ?

Barack Obama rameute sans cesse ses troupes depuis 3 mois pour tenter de "resserrer l’écart" financier qui le sépare de son adversaire, déclarant quasiment que s’il n’y parvient pas, il pourrait perdre cette élection. La récolte de fonds, est-ce vraiment un facteur fondamental de la politique américaine ?

Cela devient aujourd’hui un véritable outil de chantage pour amener les citoyens à contribuer. Obama pleure tous les jours, via des mailings lists envoyées à ses supporters, pour réclamer des dons, même minuscules. C’est un véritable outil marketing. Mais s’il est vrai que l’argent est indispensable dans une campagne présidentielle aux Etats-Unis, il n’est pas encore suffisant. Ce n’est pas l’argent qui fait gagner une élection, même si c’est de plus en plus le cas dans la mesure où les sommes en présence peuvent parvenir à faire balancer un swing state dans un sens ou un autre.

On parle d’une campagne qui, pour les deux candidats, pourrait au final s’élever à 2,5 milliards de dollars. Cela vous parait-il un chiffre ‘réaliste’ ?

C’est un calcul complexe qui consiste à additionner les sommes récoltées par le fonds de la présidentielle, le fonds du parti, le fonds du candidat, etc. 2,5 milliards de dollars, c’est uniquement pour la présidentielle. Au final, on parle de 6 milliards de dépenses pour l’ensemble des élections qui seront tenues le 6 novembre prochain (Ndlr : des élections se tiendront également à cette date au Sénat et à la Chambre ainsi que des élections locales dans plusieurs Etats). L’argent a toujours été roi mais là, c’est vraiment grave ! Une décision de la Cour Suprême (Citizen United, 2010) a démantelé le système préexistant, supprimant les limitations de dons et la transparence de ceux-ci. Résultat : les sommes en jeu sont plus que jamais démesurées dans la mesure où, via les super-PACS (version élargie des Political Action Comittee, constitués par des entreprises ou syndicats), les très riches peuvent désormais donner sans limite. S’ajoute à cela l’association entre ces super-PACS et les groupes 501-C (Ndrl : du nom de la section du code des impôts qui leur accorde une exonération fiscale sans pour autant les soumettre aux obligations de divulgation) qui, eux, ne doivent pas dire qui leur a donné l’argent, permettant ainsi à des sociétés connues de verser des sommes importantes sans risquer de perdre la moitié de leur clientèle. Par exemple, IBM fait un don à la Chambre de Commerce, qui est un 501-C, qui va ensuite reverser à un fonds de campagne. En fait, ce sont les milliardaires qui donnent et les 501 qui dépensent. Il n’y a plus aucune transparence.

À quoi est donc dépensé tout cet argent ?

Le gros de l’argent est alloué aux publicités diffusées à la télévision et à la radio. Il faut préciser qu’elles sont, à 90%, négatives. Cela donne une idée de la hauteur du débat... Les gens sont soumis à un véritable barrage de publicités. Ils sont dégoûtés de la politique, éteignent leur poste et menacent de ne pas aller voter le 6 novembre prochain. Je reviens du Colorado, l’un des swing states si important pour les candidats, et c’est vraiment l’horreur. Dès que vous allumez la télévision, une avalanche de pubs politiques négatives déferle, qui dévalorisent largement le combat politique. Et cette overdose, elle n’est possible que parce que les sommes en circulation sont plus importantes que lors des campagnes précédentes.

Les interventions des deux candidats dans le cadre de collectes de fonds se multiplient. N’est-ce pas au détriment d’interventions de politique générale ? L’argent occupe-t-il la place la plus importante dans l’agenda politique ?

D’autres manifestations restent particulièrement importantes, notamment les grassroots, ces équipes qui sont chargées de convaincre l’électeur sur le terrain. Ils font du porte-à-porte, se chargent d’emmener les personnes à mobilité réduite aux urnes le jour des élections, etc. A ce niveau-là, Obama est très bien équipé. Mais Romney commence aussi à s’y mettre activement. L’élection va se jouer dans quelques Etats-clés, les swing states, et toutes les ressources, financières mais aussi humaines, sont concentrées dans ces Etats.

Les citoyens américains trouvent-ils normal d’être mis à contribution pour l’élection de leur candidat ? Une pratique totalement inconcevable en Europe... On n’imaginerait pas Nicolas Sarkozy admonestant ses supporters en leur disant : "si vous ne le faites pas, vous ne viendrez pas vous plaindre après", ce qui est, à peu de chose près, le discours des Obama quand Michelle dit : "Je ne veux pas me réveiller le 7 novembre en me disant que j’aurais pu faire plus. Et vous ?"

Aux Etats-Unis, les élections ont toujours été financées par le privé. Des fonds publics existent mais les candidats y renoncent car sinon, ils sont limités dans leurs dépenses. Cela va même plus loin : une grande partie de l'opinion publique voit dans le financement public un système qui ferait des politiciens des "assistés sociaux". De plus, Romney joue véritablement sur la sacro-sainte notion de "liberté", laissant entendre, en gros : "si vous empêchez les citoyens de donner de l’argent au candidat auquel il croit, vous limitez sa liberté d’expression". En 2008, des gens extrêmement pauvres ont donné parfois jusqu’à 50$ pour soutenir Obama. C’est tout à fait normal pour eux.

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