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Au cœur de l’hiver, le chauffage de l’école est encore tombé en panne. Pendant deux semaines, Sofia et Adamko, 6 et 8 ans, ne sont pas allés en classe. Ensuite, il y a eu les vacances de Noël, puis les enseignants de l’école primaire se sont mis en grève. Depuis un mois, les enfants sont donc seuls à la maison toute la journée, pendant que Jana et Igor, leurs parents, travaillent.

En Slovaquie, environ 15 % des enseignants du pays sont mobilisés depuis le mois d’octobre à l’appel du collectif ISU, qui se revendique non syndiqué. Grève illimitée, manifestations, chaînes humaines, écoles fermées (un quart d’entre elles les jours de défilé) : c’est le mouvement le plus long de l’histoire de ce petit pays d’Europe centrale.

Le Premier ministre fait la sourde oreille

A la veille des élections législatives du 5 mars, les professeurs réclament une augmentation de leur salaire et une hausse du budget dédié à l’éducation. Las, le Premier ministre, de centre-gauche, Robert Fico, n’a pas accordé un seul rendez-vous aux représentants du mouvement, pourtant soutenu par la population (51,7 % d’après un sondage récent).

En cette matinée pluvieuse, environ 200 personnes se sont réunies à l’Université Comenius. Debout, gelés dans un atrium partiellement couvert, des étudiants, des enseignants, des professeurs d’université sont venus apporter leur soutien au mouvement.

Après des mois de lutte, les traits sont tirés. "Il faut être réaliste, je ne sais pas combien de temps nous pourrons tenir" , soupire Diana Ghaniova, porte-parole d’ISU.

Pourtant, l’état du système éducatif slovaque est inquiétant. La plupart des écoles publiques sont vétustes. "Nous manquons de papier et de colle pour bricoler avec les enfants, mais aussi d’ordinateurs et même de papier toilette ! Les fenêtres, les sols, les murs ont besoin d’être rénovés. Alors nous demandons aux parents de venir peindre une salle de classe le week-end, de donner leurs meubles ou de l’argent à l’école. Même les entreprises voisines sont invitées à donner des bureaux, des chaises" , explique Martina, enseignante dans le primaire.

Résultat, dans un quartier chic comme Koliba, situé sur les hauteurs de la capitale Bratislava, les établissements scolaires possèdent des infrastructures correctes, en grande partie grâce aux dons des familles; mais à Ruzinov, quartier hérissé de HLM, les écoles ont triste allure.

Enseigner rime avec pauvreté

Les professeurs, eux, ne gagnent en moyenne que 650 euros par mois (997 euros selon le ministère, soit légèrement plus que le salaire moyen). Selon les chiffres officiels, la rémunération des enseignants slovaques n’a augmenté que de 2 % ces cinq dernières années. "En slovaque, le mot ‘enseignant’ (ucitel) sonne mal, un peu comme ‘pauvre’ , poursuit Martina. Lorsqu’elle sort avec des amis, "ils proposent toujours de payer pour moi" . A 31 ans, et après quatre ans d’expérience, elle gagne 500 euros par mois. "Les profs faisaient partie de la classe moyenne, mais ce n’est plus le cas" , regrette-t-elle.

ISU demande au gouvernement une augmentation de 140 euros cette année et de 90 euros l’année prochaine. En vain. Les instituteurs sont de surcroît méprisés. "Quand on me demande quel est mon métier, je réponds que je suis enseignante. Les gens sont surpris que je ne le cache pas, que j’en sois fière" , déplore la jeune femme.

Les élèves eux-mêmes portent un regard compatissant sur leurs maîtres. "J’ai deux métiers : prof d’anglais au lycée et traductrice de livres , explique Diana, 27 ans, diplômée en Economie . Quand je le dis à mes élèves, ils changent de regard. Tiens, se disent-ils, l’enseignement n’était pas sa seule option, sa dernière chance. Elle sait faire autre chose et gagne sa vie correctement !"

Sous-investissement

En Slovaquie, seuls 4 % des maîtres d’école jugent leur profession valorisée par la société. Cela fait sourire une des collègues de Diana : "J’en ris, mais c’est à pleurer" , précise-t-elle.

Comme elle, ils sont nombreux à exercer en parallèle une autre activité : charpentier, masseur, etc. Et de nombreux retraités officient encore au tableau noir pour compenser leur très maigre pension.

Sans surprise, le niveau de l’enseignement en Slovaquie est médiocre. L’Etat n’investit que 4,4 % du PIB dans l’éducation, bien en deçà de la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), qui est de 6,1 %. Les enseignants réclament d’accroître le budget annuel dédié à l’éducation de 400 millions d’euros. Ils aimeraient surtout que l’Etat fasse de l’éducation l’une de ses priorités et que le ballet des ministres de l’Education cesse enfin (17 en vingt-cinq ans).

Au classement Pisa, les résultats sont en dessous de la moyenne de l’OCDE depuis plusieurs années dans toutes les matières.

Selon le Centre européen pour le développement de la formation professionnelle, "à la longue, le manque d’investissement dans l’éducation et l’extrême faiblesse de la rémunération des enseignants tend à dégrader la qualité de l’éducation" . Les enseignants en colère n’auraient pas dit mieux.