International Reportage Correspondant en Syrie

Ils sont les hommes de main du régime syrien, ceux à qui on a confié la tâche d’exécuter les basses œuvres. On les appelle les shabiha, les "fantômes". Pour quelques centaines de livres par jour, parfois plus, ces soudards à la mine patibulaire sont chargés de faire la peau à tout qui ose s’élever contre le régime dictatorial de Bachar el Assad, qui à cette fin leur a accordé toute licence, à tel point que les passages à tabac, les pillages, les viols et les assassinats sont aujourd’hui devenus leur quotidien - et, faut-il le dire, celui de leurs victimes.

Pour bien comprendre qui sont ces mystérieux shabiha, il est nécessaire de faire un petit retour en arrière. A l’origine, le terme de shabiha désignait exclusivement les membres de gangs mafieux sévissant sur le long de la côte syrienne, entre Tartous et Lattaquié. Leur chef de bande n’était alors autre que Munzer el Assad, le cousin de l’actuel président. Entre racket et trafic de drogue, ces petites frappes avaient pour habitude de terroriser la population locale au volant de grosses Mercedes noires surnommées shabah, qui signifie "fantôme" en arabe et d’où ils tirent leur nom.

Lorsque le mouvement de contestation, né en mars dernier à Deraa, dans le sud de la Syrie, a rejoint un peu plus tard les villes portuaires de Baniyas et de Lattaquié, ce sont les shabiha qui les premiers se sont chargés de réprimer les manifestations. Rien d’étonnant à cela : la prospérité de leur trafic dépend en effet directement de l’immunité quasi-totale dont ils jouissent du fait des liens de sang qui unissent leur chef et le clan Assad.

Très vite cependant, des milices similaires vont être créées un peu partout dans le pays, essentiellement à l’initiative d’élites locales proches du pouvoir. Quoique leur origine soit distincte, ces milices vont adopter le même mode d’action que les shabiha, ce qui explique qu’elles soient aujourd’hui désignées du même nom.

Un temps hésitant, leur mode opératoire est désormais bien rôdé : alors que la police et l’armée se chargent d’empêcher l’accès aux zones de troubles, les shabiha sont lancés à l’assaut des manifestants, à l’encontre desquels ils ont la stricte mission de faire le plus de dégâts possibles. Leur armement reste sommaire : matraques de fortune, fouets découpés dans des chambres à air, de temps à autre un vieux fusil ou un vieux pistolet.

Les services secrets syriens, les redoutables moukhabarat, se tiennent quant à eux en seconde ligne et ramassent dans leurs filets les manifestants prenant la fuite. Du beau travail d’équipe au service de la très efficace machine répressive syrienne. Qu’on ne s’y trompe cependant pas : ces différents bras armés du pouvoir ont autant pour mission de réprimer le mouvement de contestation que de se surveiller les uns les autres. Car si le recours à de telles milices permet dans une certaine mesure de déléguer les basses besognes à des éléments n’appartenant pas aux forces régulières - du moins en théorie -, il s’en faut parfois de peu pour que le régime n’en perde totalement le contrôle.

Ce fut le cas notamment dans les derniers jours du ramadan, lorsque des shabiha à bout de nerfs après un mois d’intense activité ont littéralement mis à sac la mosquée de Kafr Sousseh à Damas. Leur intervention fut d’une telle violence que "la police politique" - encore l’une des nombreuses branches de l’appareil sécuritaire syrien - a dû être dépêchée sur les lieux pour mettre un terme à leur furie destructrice. Un exemple loin d’être isolé. Dans certaines régions, notamment dans la montagne alaouite à l’est du pays ou dans le "quartier 86" surplombant Damas, les shabiha ont pris l’ascendant sur la police et l’armée régulière, avec lesquelles il est parfois survenu des conflits de pouvoir.

Du fait de leur implication croissante dans la répression des manifestations, ils tendent en effet de plus en plus à constituer un véritable Etat dans l’Etat, comme en témoigne notamment le fait qu’ils aient récemment troqué leurs blousons noirs de mafiosi pour des uniformes vert kaki seyant mieux à leurs nouvelles activités.

La détermination et le zèle dont font montre les shabiha dans l’accomplissement de celles-ci résultent en grande partie du fait qu’ils sont pour la plupart issus de la minorité alaouite, dont la loyauté envers la famille Assad constitue la pierre angulaire du régime mis en place par Hafez, le père de Bachar, après son arrivée au pouvoir suite à un coup d’Etat en 1970. Il faudrait cependant se garder d’y voir l’unique moteur de leur action, certains d’entre eux n’étant d’ailleurs pas issus de cette communauté.

En réalité, les shabiha sont avant tout de pauvres hères, anciens repris de justice ou marginaux, à qui l’on a promis d’importantes sommes d’argent en rétribution de leurs forfaits. Il se murmure ainsi qu’un shabiha pourrait être payé jusqu’à 5 000 livres syriennes par jour, soit près de 80 euros, là où un travailleur syrien n’en gagne en moyenne pas le dixième.

Fortunés en revanche sont ceux qui les financent. Magnats des télécoms, du pétrole ou du gaz, distributeurs automobiles ou interlocuteurs privilégiés auprès de gouvernements étrangers et de grandes multinationales, les bailleurs de fond de ces milices appartiennent au cercle des proches de la famille Assad. Tels des vassaux payant tribut et hommage à leur seigneur, ces grands barons ne devant leur fortune qu’aux liens qu’ils entretiennent avec le régime syrien agissent de la sorte non seulement par loyauté envers celui-ci, mais spéculent également sur sa victoire à laquelle leur propre sort leur apparaît irrémédiablement lié.

En raison de la responsabilité essentielle qu’ils détiennent dans les crimes commis quotidiennement contre le peuple syrien par les shabiha et le régime lui-même, plusieurs de ces hommes d’affaires et hommes d’influence sont déjà sous le coup de sanctions prises par les Etats-Unis et le Conseil de l’Union européenne, lequel a une nouvelle fois gelé récemment les avoirs de certaines de ces personnalités œuvrant dans l’ombre de Bachar el Assad, mais dont la complicité avec ce dernier et le régime qu’il dirige ne saurait être plus longtemps ignorée.