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Enquête

On peut être belge depuis quarante ans et se réveiller un beau matin dans la peau d'un Chinois. C'est la mésaventure qui arrive aux deux plus jeunes des quatre enfants de Pierre Ryckmans, alias Simon Leys : des jumeaux, Marc et Louis, nés à Hong Kong, le 19 octobre 1967. Ainsi résumée, l'affaire a tout d'un gag, d'une méprise tellement grossière, nous confie le sinologue belge, qu'on se dit "que le problème sera résolu en quelques minutes dans un grand éclat de rire". Il n'en est rien.

Depuis neuf mois, les Ryckmans sont empêtrés dans un cauchemar bureaucratique qui ne fait plus rire personne. Une erreur administrative ancienne, l'excès de zèle d'une diplomate à Canberra, une lecture biscornue des lois belges et chinoises, la vanité blessée de quelques fonctionnaires, tels sont les ingrédients d'une pièce médiocre qui hésite entre Ubu, Kafka et les Marx Brothers. Avec pour enjeu le renouvellement de deux passeports, pour conséquence la création de deux apatrides, et pour morale les rapports du citoyen avec une administration qui prétend être un "service public".

Belges et fiers de l'être

Flash-back. En 1964, Pierre Ryckmans épouse Hanfang, une Chinoise qui devient automatiquement Belge par mariage. Après quelques années passées à Hong Kong et Pékin, durant lesquelles le sinologue acquiert, sous le pseudonyme de Simon Leys, une notoriété mondiale en dénonçant, dans ses livres, les excès de la Révolution culturelle et du maoïsme, Pierre Ryckmans s'installe en Australie, d'où la famille ne bougera plus. Ni les parents ni les enfants ne prennent, cependant, la nationalité australienne. Leurs passeports belges seront régulièrement renouvelés.

Jusqu'à ce mois de décembre 2006, où Madame le consul à Canberra, Nille Van Hellemont, est prise d'un doute soudain : Marc et Louis Ryckmans ont-ils droit à ce passeport ? Nés à l'étranger après le 1er janvier 1967, ils tombent sous le coup du nouveau Code de la nationalité de 1984 qui impose, aux Belges qui veulent le rester, de faire une déclaration conservatoire avant l'âge de 28 ans. Or, les jeunes gens ne l'ont pas faite. C'est donc peut-être par erreur, conclut le consul, que leurs passeports ont été renouvelés par deux fois depuis 1995, et, dans cette hypothèse, l'erreur a assez duré.

Sans consulter les archives du consulat ou interroger les intéressés, Mme Van Hellemont fait part de ses doutes à Bruxelles. Pourtant, si erreur il y a eu, c'est éventuellement dans le chef d'un de ses prédécesseurs qui a cru pouvoir dispenser les fils Ryckmans de cette formalité en sachant - un document l'atteste - qu'ils n'avaient que la nationalité belge. La loi prévoit, en effet, que ses dispositions ne s'appliquent pas au Belge qui deviendrait, à cause d'elles, apatride.

Contre toute logique, l'administration, à la suite de l'ambassade de Belgique à Canberra, va dès lors s'ingénier à trouver une nationalité de rechange pour les jumeaux. "Les renseignements dont mes services disposent font croire qu'ils auraient la nationalité chinoise", écrit ainsi, après avoir gardé longuement le silence, le président du Comité de direction du ministère des Affaires étrangères, Jan Grauls - dans une lettre curieusement non datée et non signée ! "Il appartient aux autorités chinoises et à elles seules de confirmer le statut national de Marc et Louis Ryckmans au regard de la législation chinoise", répète-t-il dans un courrier du 27 juin 2007.

Colonie britannique

Si la suggestion est de mauvais goût (voit-on l'auteur des "Habits neufs du président Mao" et d'" Ombre chinoise" aller prier les autorités communistes, à Pékin, de déterminer la nationalité de ses enfants ?), elle est surtout absurde. Marc et Louis Ryckmans sont nés à Hong Kong, qui était alors une colonie britannique, d'une mère d'origine chinoise, sans doute, mais de nationalité belge. En outre, Hanfang Ryckmans a quitté la Chine avec ses parents en 1947, deux ans avant l'avènement d'un régime communiste sous l'autorité duquel elle ne s'est donc jamais trouvée ! Tout cela, répondra Pierre Ryckmans, "ressemble fort à une mauvaise plaisanterie". On pourrait aussi bien suggérer aux enfants, note-t-il, "de s'adresser à la planète Mars pour obtenir un document démontrant qu'ils ne sont pas martiens".

Une loi de Chiang Kai-shek

Qu'à cela ne tienne ! Si les chemins pékinois sont impraticables, les juristes du ministère sont pressés de chercher une autre voie de garage. Ils la trouvent dans... le code de la nationalité taïwanaise, une loi de 1929 de la République de Chine (celle de Chiang Kai-shek) qui s'appliquerait mieux à Mme Ryckmans et aux termes de laquelle (article 11) on ne peut perdre la nationalité chinoise par mariage "qu'avec la permission du ministère de l'Intérieur".

Outre que cette disposition n'est plus appliquée depuis des lustres, elle n'a, de toute façon, aucune incidence sur les enfants Ryckmans. Quand bien même leur mère serait restée chinoise à son insu (une possibilité catégoriquement exclue par les experts que nous avons consultés à Taipei), la loi taïwanaise, amendée en 2000, précise que les enfants nés d'une mère chinoise avant le 9 février 1980 n'ont, de toute façon, que la nationalité de leur père, sauf s'il est apatride ou inconnu - ce qui n'est manifestement pas le cas de Simon Leys.

Alors ? Aux Affaires étrangères, l'embarras est d'autant plus grand que cette controverse juridique est parfaitement inutile. La loi de 1984 autorise Marc et Louis Ryckmans à revendiquer la nationalité belge au nom de "l'état de Belge" qui leur a été à tout le moins reconnu pendant plus de dix ans. La Belgique admet par ailleurs, depuis le 9 juin 2007, la double nationalité.

Si erreur administrative il y a eu en 1995, elle ne concerne pas d'obscurs mafieux, mais les enfants (aujourd'hui avocats à Sydney) d'un intellectuel de renommée internationale qui a porté haut, dans le domaine de la sinologie et des lettres, les couleurs de la Belgique, d'un homme qui occupe le fauteuil de Georges Simenon à l'Académie royale de langue et de littérature de Belgique. Circonstance aggravante, qui rend toute l'histoire encore plus délirante : Pierre Ryckmans servit le ministère belge des Affaires étrangères comme attaché culturel à Hong Kong et Pékin; on n'oserait croire qu'il y est désormais totalement inconnu.

"Je défends mes gens et mon administration", se justifie Jan Grauls, en nous déclarant que le ton sur lequel Pierre Ryckmans a formulé ses griefs est "tout à fait inacceptable". Il est vrai que les missives adressées par fax aux fonctionnaires des Petits Carmes, et à leur président en particulier, ont un air de famille avec les pamphlets qui ont fait la célébrité de Simon Leys.

Il n'en a été ainsi, nous explique ce dernier, qu'après avoir dû constater que les démarches courtoises restaient non seulement sans effet, mais même sans réponse. Ce n'est plus seulement une affaire de passeports, ajoute Pierre Ryckmans, en parlant du "dernier combat de sa vie"; il s'agit de dénoncer l'arrogance et l'arbitraire dont peut témoigner une administration bureaucratique, "un scandale qui doit être dénoncé partout où il sévit - et pas seulement en Chine".