International Ils ont achevé de se rassembler le 18 février pour lancer l’adieu aux armes. Reportage Laurence Mazure, correspondante en Colombie

Cela fait 21 ans que je fais partie des Farc - j’avais 16 ans quand j’y suis entrée… " Aujourd’hui, les années de guerre sont finies et Elizabeth, comme ses compagnes les plus proches, fait partie des quelque 300 membres des Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie, guérilla marxiste) qui attendent de rendre les armes, dans la zone de rassemblement de Tierra Grata, près du village de San José del Oriente, à une vingtaine de kilomètres de Valledupar, capitale de la région caribéenne du Cesar, au nord de la Colombie. L’opération de désarmement, prévue en trois phases, a été lancée le 1er mars, avec quelques semaines de retard.

A Tierra Grata, comme dans 26 autres lieux de rassemblement à travers le pays, les Nations unies coordonnent les responsables des Farc et du gouvernement qui veillent au bon déroulement de ce processus de DDR (démobilisation, désarmement et réinsertion).

Le gouvernement a peu préparé

Il fait près de 40 °C à l’ombre du toit en tôle du périmètre de réception réglementaire, où tous les membres de la guérilla en civil et sans armes peuvent rencontrer les médias et toutes les personnes qui désirent les voir - membres de leurs familles, amis d’enfance, et curieux des villages alentour.

"C’est nous qui avons construit ce bâtiment parce que le gouvernement n’a pas fait grand-chose" , dit fièrement Elizabeth, désignant de la main cette structure sans mur où une bâche arbore une immense photo de Simon Trinidad. De son vrai nom Ricardo Palmera, ce cadre politique des Farc et fils de Valledupar, capturé en Equateur en 2004, purge 60 ans de prison aux Etats-Unis après plusieurs procès controversés pour son rôle dans l’enlèvement de trois membres de l’agence antidrogue américaine en juillet 2003.

Aujourd’hui, au milieu du vacarme et de la poussière des engins de construction qui œuvrent aux dernières infrastructures du camp, des guérilleras s’assoient autour d’une table pour raconter leur histoire au cœur du conflit colombien, expliquer les raisons qui les avaient poussées à prendre les armes, parler de la paix et des retrouvailles avec les proches, ainsi que de leurs attentes - et de leurs inquiétudes. Elles font partie de ces 35 % de femmes présentes parmi 7 500 membres de la guérilla.

Trop pauvre pour aller à l’école

Pourquoi avoir pris les armes ? "Mes parents étaient des paysans si pauvres que je n’ai pas pu terminer l’école primaire - pourtant je voulais étudier et devenir infirmière pour avoir un avenir" ; un voile de tristesse passe dans les yeux d’Elizabeth. " Mais c’était impossible. C’est cette injustice sociale qui m’a poussée à intégrer le Front 19 des Farc dans la région des Caraïbes ." Un silence. "Maintenant que nous sommes là, j’aimerais bien revoir ma famille. Mais ils vivent loin d’ici, dans une autre région. Ils travaillent tout le temps et on ne leur donne que 24 heures pour faire l’aller-retour, ce qui n’est pas suffisant."

Solañe, elle, avait 15 ans quand elle s’est réfugiée chez les Farc pour sauver sa vie. Issue de la communauté amérindienne Kankuama, de la Sierra Nevada de Santa Marta, à l’autre bout de la région du Cesar, son village natal, Atanquez, a été la cible d’attaques des paramilitaires et des forces armées contre leurs leaders sociaux.

"J’ai 5 frères et sœurs mais je suis la seule dans la guérilla. Après y être entrée, je n’ai plus jamais vu ma famille pour les protéger contre des actes de vengeance politique." Alors que la plupart des guérilleros circulent avec leurs téléphones portables et jonglent entre réseaux sociaux et applications, Solañe reste prudente : "J’envoie des messages, via d’autres personnes, à transmettre verbalement. Rien d’autre."

A 43 ans, Paola a déjà derrière elle vingt ans dans les rangs des Farc et une famille durement frappée par le conflit, dans le sud du Cesar, à Chimichagua. Deux de ses frères ont jadis été abattus, à un mois d’intervalle, par les forces armées et les paramilitaires. Elle a dû fuir vers la guérilla en laissant son enfant de deux ans avec ses parents.

"Longtemps je n’ai eu aucun contact avec lui car j’avais peur des représailles des paramilitaires." Elle baisse les yeux puis reprend : "Le 7 février de cette année, pour la première fois, j’ai revu mon fils. Ce n’est pas facile, il pose beaucoup de questions sur ma vie avec les Farc et je lui explique les choses. Mais, par sécurité, ses camarades de classe ne savent rien de tout cela - le reste de mes frères et sœurs non plus d’ailleurs. "

Faire de la politique

" Nous avons appris beaucoup avec la guérilla. " Pour Adriana, 38 ans dont 18 avec les Farc, celles-ci "ont été l’université de la vie - la meilleure d’entre toutes ".

Toutes ces femmes disent y avoir appris les bases de professions qu’elles souhaitent étudier et exercer pour se réinsérer dans la société. Celles qui ont fait des uniformes rêvent de devenir couturières. D’autres, qui ont été infirmières sur le terrain, espèrent étudier et réussir un diplôme. La gestion d’entreprise fait rêver de petit commerce.

Et de politique aussi. Quand toutes les armes seront rendues, fin mai, un nouveau parti va naître. Solañe, comme d’autres, est prête : "Je veux travailler avec la nouvelle organisation. Les commandants pourront m’envoyer là où il le faudra ." Toutefois, la prudence est de mise : femmes et hommes observent avec inquiétude les assassinats qui ciblent actuellement, semaine après semaine, parfois jour après jour, les leaders sociaux de la société où toutes et tous vont devoir se réinsérer.

En attendant, Adriana montre en souriant un bracelet fait de symboles de la paix : "Nous éditons des vidéos pour que les Colombiens comprennent ce qu’est l’accord [de paix] final. Au début, les gens sont venus nous voir un peu comme des bêtes curieuses. Et puis, en parlant, les contacts se sont détendus. C’est la pédagogie pour la paix !"

Quand la mort n’est jamais loin

Dans la chaleur écrasante du début d’après-midi, deux hommes discutent, assis sur des chaises en plastique blanc. L’un d’eux, Solis Almeida, est le commandant, aujourd’hui démobilisé, du Front 19 des Farc. Face à lui, un ami de jeunesse et de militantisme venu lui rendre visite pour la première fois depuis longtemps dans la zone de rassemblement de Tierra Grata.

Des bribes de leur conversation dérivent au fil du vent brûlant : des noms de garçons, de filles, des questions pour savoir ce que sont leurs compagnons de jeunesse devenus. A chaque fois, l’ami explique : "Lui, il est tombé, à tel endroit, dans une embuscade…", "elle, elle a été assassinée…", "quant à lui, il a été enlevé; on n’a retrouvé son cadavre que trois jours plus tard… ".

" Ah bon ? " - visage attristé et soupir de Solis devant une hécatombe qui n’a rien à envier à la guerre menée dans les montagnes. Car cette longue nécrologie est celle de l’UP, l’Union patriotique.

Un parti d’assassinés

Ce parti, issu en 1986 de précédentes négociations de paix et destiné aux futurs démobilisés des Farc, accueille d’abord syndicalistes, militants de gauche, membres du Parti communiste. Il s’impose rapidement comme la troisième force politique du pays. Ce succès précipite l’offensive meurtrière de leurs ennemis jurés - armée, mafieux, paramilitaires. On déplorera 3 500 à 5 000 victimes de l’UP entre 1986 à 1992 - tandis que les accords de paix avortent.

Aujourd’hui, les survivants ont beaucoup de choses à se raconter. Ainsi, Don Hector, paysan et vétéran du Parti communiste, se souvient avec ironie et pudeur : " Quand les assassinats contre l’UP ont commencé, nous étions sûrs que les Farc viend raient à notre se cours… Sauf qu’ils ne sont jamais venus. Ils ont filé dans la montagne et nous, nous nous sommes retrouvés seuls face à ceux qui nous ont tués, déplacés et persécutés durant des années ."

Sifredy, militant de l’UP et leader communautaire chargé des restitutions de terres spoliées dans son village de Santa Fé, garde un souvenir amer de cette époque : parce que, milicien civil de la guérilla, il avait survécu à une offensive qu’elle avait mal conduite, des chefs des Farc avaient voulu l’exécuter pour " traîtrise ".

D’autres personnes de l’UP ayant survécu ont aussi été témoins des exactions de la guérilla à l’encontre de ses propres troupes - violences sexuelles, exécutions sommaires. Le chemin de la mémoire et de la justice transitionnelle risque d’être long et mouvementé.