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Marguerite Barankitse, connue comme le loup blanc au Burundi pour ses activités en faveur des orphelins, était lundi soir l’invitée des Grandes conférences catholiques à Bruxelles. "La Libre Belgique" l’a interviewée.

"Maggy" Barankitse avait 16 ans lors des grands massacres de Hutus (non encore qualifiés de "génocide" par l’Onu mais qui relèvent sans aucun doute de cette catégorie) qui, en 1972, avaient été perpétrés pendant plusieurs mois par l’armée - alors tutsie - du Burundi, en représailles à une attaque armée de Hutus qui s’en étaient pris aux Tutsis, au sud du pays. "Cela m’avait révoltée", raconte aujourd’hui Mme Barankitse, qui est tutsie, "et m’avait poussée à devenir enseignante".

Sa carrière trouvera néanmoins une fin abrupte lorsqu’elle sera révoquée, sous le régime militaire tutsi, accusée d’avoir organisé une désobéissance civile. "J’avais critiqué le système d’orientation scolaire des élèves par les autorités ; au lieu d’être basé sur les notes des enfants, je m’étais aperçue qu’il l’était sur leur origine régionale et ethnique. Le cas qui a provoqué la crise est celui d’une fillette hutue, envoyée dans une section destinée à former des enseignants de niveau inférieur, alors qu’elle était 1re en math, en physique et en chimie et voulait faire des études scientifiques. Comme elle était orpheline, je l’avais adoptée."

C’est ainsi que Maggy a commencé à s’occuper des orphelins.

L’autre grande crise de massacres ethniques massifs survient en 1993, quand le premier président hutu élu au Burundi, Melchior Ndadaye, est assassiné par l’armée tutsie : des Hutus se soulèvent et massacrent des Tutsis, l’armée tutsie tue des Hutus en représailles. "C’était il y a juste 18 ans, en octobre 1993. J’avais alors adopté 7 enfants, 4 Hutus et 3 Tutsis. Je travaillais à l’évéché de Ruyigi, où je suis née. Lors de cette crise, les Hutus ont assassiné 60 personnes de ma famille. J’ai voulu fuir en Tanzanie (proche de Ruyigi ) mais lorsque je demandais de l’aide pour protéger mes enfants, les amis hutus voulaient seulement se charger de mes enfants hutus et ma famille de mes enfants tutsis. Je me suis donc rendue à l’évêché pour que nous organisions, avec les amis hutus qui s’y étaient réfugiés aussi, une protection mutuelle. Nous avons donc ouvert l’évéché, en l’absence de l’évêque, pour y cacher ceux qui s’y réfugieraient. Le 24 octobre, des Tutsis armés sont arrivés, dont des membres de ma famille. Je suis sortie pour leur parler mais on m’a ligotée. Ils ont tué devant moi 72 personnes réfugiées dans l’évéché ."

Les 7 enfants de Maggy, eux, seront sauvés : "Ils connaissaient les lieux puisque j’y travaillais. Ils se sont cachés sous les vêtements des prêtres, dans la sacristie". La voix de notre interlocutrice hésite alors entre rire et sanglot : "Des gens - les tueurs ? - sont entrés dans la sacristie et ont demandé s’il y avait quelqu’un. Le plus petit de mes enfants, qui avait 5 ans, a répondu "non" ! Mais les gens sont quand même partis... Moi j’ai payé les tueurs pour épargner les enfants réfugiés. J’ai pu en sauver 25. C’est ce soir-là qu’a commencé la Maison Shalom".

C’est ainsi que se nomme l’œuvre de Marguerite Barankitse, en faveur des orphelins burundais, sans distinction ethnique. D’abord il s’agira d’orphelins de la guerre civile, puis d’enfants des rues. L’œuvre a ouvert 3 000 "petites maisons" où sont regroupées des fratries d’orphelins qui reçoivent les droits de propriété du logement ; a organisé des activités génératrices de revenus pour leur permettre d’entrer dans la vie active en grandissant ; a entamé la réinsertion d’orphelins dans leur famille élargie. Aujourd’hui, la Maison Shalom compte cinq antennes dans tout le pays.

"Il y a 800 000 orphelins au Burundi et, avec la dégradation de la situation économique, il y a de plus en plus d’enfants dans la rue. Pensez que 67% des Burundais vivent sous le seuil de pauvreté" (moins d’un dollar par jour), poursuit Mme Barankitse.

L’urgence, pour elle, aujourd’hui, c’est de "nous aider à faire fonctionner notre hôpital". Car Maison Shalom en a ouvert un, ainsi qu’un centre de protection maternelle - construit avec l’aide de l’armée belge - parce que "personne au monde ne peut remplacer la tendresse d’une mère pour son enfant" et il faut donc les garder vivantes. "Mais, sans aide de notre gouvernement, cela nous coûte très cher en médecins et médicaments et nous devons toujours demander de l’aide (1) pour payer salaires et fournitures. C’est notre plus grand problème."

(1) Pour aider Maison Shalom, on trouvera la marche à suivre sur son site www.maisonshalom.org