Les militaires étouffent la contestation

Rémy Favre Publié le - Mis à jour le

International Correspondance particulière à Rangoon

Pieds nus, une vingtaine de moines traversent la rue Bojyoke Aung San en pataugeant dans des flaques d'eau. Vêtus de leur robe rouge caractéristique, ils montent à bord d'un vieux bus jaune pour regagner leur sanctuaire, après avoir reçu les offrandes des fidèles. Apparemment, ces bonzes ont encore le droit d'arpenter les rues de Rangoon. Mais ailleurs dans la ville, la majorité des moines ne peuvent plus sortir. Bien souvent, la junte a neutralisé leur monastère pour les empêcher qu'ils ne défilent dans les rues du centre-ville.

Samedi et dimanche, Rangoon ressemblait à une ville de contrastes où ce qui était interdit dans certains quartiers et pour certaines personnes ne l'était pas forcément ailleurs et pour d'autres. Au Nord, aux abords du lac Inya, les habitants ne semblaient plus se soucier des heurts qui avaient opposé, vendredi, des jeunes étudiants aux forces de l'ordre. Les marchés des quartiers à majorité musulmane étaient étonnamment fort fréquentés en ce mois de ramadan.

"Libérez les moines"

Au centre-ville, même ambiance. Les militaires et les policiers poireautaient aux carrefours des grands axes. Ils s'ennuyaient. Appuyés sur le canon de leur fusil, certains piquaient du nez jusqu'à ce qu'une alerte violente vienne les réveiller. Constatant ce relâchement, les badauds paraissaient rassurés, du moins momentanément. Ils en oubliaient même de jeter un oeil vers la pagode Sule en traversant l'avenue qui y mène pour évaluer l'ampleur du déploiement militaire du jour.

Mais, samedi vers 15h, soudain, quelques militaires se lèvent. Sans doute ont-ils reçu l'information qu'un groupe de jeunes bravaient l'interdiction de protester publiquement. "Les policiers ont coupé la route en face. Tournez à droite ou à gauche", conseille un passant.

Un cortège de plusieurs centaines d'étudiants progresse, en effet, vers la pagode Sule, où il y a encore trois jours, des dizaines de milliers de personnes défiaient la junte. A sa tête, un jeune brandit vigoureusement une banderole avec l'inscription "Release our monks, freedom" ("Libérez nos moines, liberté"). Le message en anglais s'adresse clairement aux journalistes étrangers.

Brutalement, les étudiants stoppent leur marche, car ils aperçoivent en ligne de mire les militaires qui prennent position en travers du boulevard Anawrahta. Que faire ? Rapidement, ils se concertent du regard. Visiblement, ils n'avaient pas prévu pareil scénario. Les habitants du coin les applaudissent. Les étudiants les plus téméraires redoublent alors de courage et décident de poursuivre le mouvement coûte que coûte.

Mais le meneur du cortège, plus prudent, fait demi-tour. "Attention", crient quelques personnes. Par des gestes discrets, sans se faire repérer, elles tentent d'informer les manifestants de la présence d'une dizaine de policiers armés qui ont surgi de nulle part en un clin d'oeil. Trop tard.

Les forces de l'ordre se précipitent sur les jeunes. Contrairement à la veille, elles ne donnent aucun ordre de dispersion et chargent immédiatement des étudiants qui n'ont pour seule défense que la possibilité de fuir ou de se réfugier dans les entrées des immeubles. Qui courra le plus vite ? Un coup de feu retentit, c'est la cohue.

Alors que, vendredi, les étudiants et les militaires s'observaient à bonne distance, sans vraiment pouvoir progresser ni reculer sur les boulevards de la ville, les soldats semblaient plus mobiles, samedi, et prêts à intervenir sans prévenir. Dans ces conditions, la contestation du pouvoir dictatorial birman est de plus en plus difficile pour ces groupes de jeunes, privés depuis deux jours du prestige et de l'aura des bonzes opposants qui défilaient avec eux.

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