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L’amendement Jackson-Vanik, promulgué en 1974 par les Etats-Unis en réponse aux restrictions qui frappaient le départ des juifs de l’ex-URSS, interdisait d’accorder le statut de nation la plus favorisée et d’octroyer des crédits d’Etat et des garanties de crédits aux pays violant ou limitant le droit de leurs citoyens à l’émigration. Nonobstant les changements radicaux qui ont eu lieu en Russie après la chute du régime totalitaire, cet amendement n’a été aboli que la semaine passée, mais cette démarche de Washington n’a nullement satisfait Moscou.

Parce que cette abolition était accompagnée d’une nouvelle mesure restrictive, appelée "liste Magnitsky", qui interdit l’entrée aux Etats-Unis à quelques dizaines de hauts fonctionnaires et magistrats russes soupçonnés d’être impliqués dans le décès en prison de l’avocat russe Sergueï Magnitsky.

La Russie a riposté en promettant à son tour d’interdire son territoire aux geôliers de Guantanamo et aux fonctionnaires américains coupables d’avoir violé les droits des citoyens russes.

Une telle réaction de Moscou était somme toute de bonne guerre. Or, tout a changé depuis que certains députés de la Douma d’Etat (la Chambre basse du Parlement) ont exigé d’interdire, en guise de représailles, l’adoption par les citoyens américains d’orphelins russes, y compris de petits handicapés. Cela en se référant à la mort tragique aux Etats-Unis, il y a quatre ans, d’un garçon russe de deux ans laissé seul pendant neuf heures par son père adoptif, de manière irresponsable, dans une voiture hermétiquement fermée et exposée au soleil.

On a d’abord cru à un excès de zèle patriotique des initiateurs de ce projet de loi sans y accorder beaucoup d’attention. Mais la consternation de l’opinion est devenue considérable quand ce texte a été soutenu presque à l’unanimité par les quatre factions de la Douma d’Etat, y compris celles de l’opposition.

A la grande surprise des observateurs, cependant, bon nombre des membres du gouvernement tels que le vice-Premier ministre Olga Golodets, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le ministre de l’Education Dimitri Livanov et le ministre sans portefeuille Mikhaïl Abyzov, ainsi que le speaker du Sénat Valentina Matvienko, se sont ouvertement opposés à cette initiative absurde qui, selon eux, ne punit nullement les Américains, mais nuit aux intérêts vitaux des orphelins russes.

Une vague de protestations

Cette conclusion est fondée sur des statistiques officielles plus qu’éloquentes. Ces vingt dernières années, 60 000 orphelins russes ont été adoptés par des familles américaines. Or, on ne dénombre parmi eux que 19 victimes de parents adoptifs sadiques, tandis qu’en Russie, 1 220 enfants adoptifs ont péri pendant la même période.

Quelque 105 000 enfants se trouvent dans les orphelinats russes dont, selon les données du Parquet général, 40% deviennent alcooliques ou drogués, et 10% se suicident après avoir quitté leur asile. On peut aisément mesurer le désespoir de ces malheureux quand on sait que la législation russe n’autorise l’adoption par les citoyens étrangers que d’orphelins dont aucune famille russe n’a voulu, même pour de l’argent.

En attendant, ni Vladimir Poutine ni Dimitri Medvedev n’ont défini jusqu’à présent leur position vis-à-vis de ce conflit qui provoque une vague croissante de protestations au sein de la société et qui a divisé l’establishment russe. Leurs vagues appels à la modération ont été visiblement interprétés par les parlementaires comme un tacite encouragement. Mercredi soir, la Douma d’Etat a adopté les mesures répressives en seconde lecture pour étendre leur validité à tous les pays étrangers coupables de violation des droits des citoyens russes.