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En face du Théâtre De Valiant est un café africain qui porte le doux nom "Mon chéri". Dans un autre établissement, une poignée de clients prêtent vaguement attention à la rencontre qui oppose le club stambouliote de Fenerbahce et celui de Kayserispor, retransmis par la télévision turque. Au carrefour, une dame asiatique et sa fille, et deux jeunes gens s’exprimant en russe, attendent que le feu passe au vert. De l’autre côté du carrefour, un "kapsalon" marocain propose des coupes sans rendez-vous. Sur le trottoir d’en face, un homme originaire du sous-continent indien attend le client sur le pas de son magasin de téléphonie. Arpenter l’artère Hobbemastraat permet de se faire une idée du caractère multiculturel du Schilderswijk, situé à un jet de pierre du centre de La Haye, cœur politique des Pays-Bas.

Le quartier n’a pas toujours bonne presse, surtout auprès de ceux qui proclament la faillite du modèle multiculturel néerlandais : trop d’habitants peu éduqués, trop de chômage, trop de criminalité, des émeutes… La dernière remonte à l'été 2015, après que Mitch Henriquez, originaire d’Aruba, a été abattu par les forces de l’ordre. "Lorsqu’il y a un incident, les télés débarquent, et tout le monde se pose en expert. Alors qu’en fait, personne ne sait rien de la vie ici", s’agace Itai Cohn, qui habite Schilderswijk depuis une quinzaine d’années. "C’est un quartier très vivant, commerçant. Comparaison n’est pas raison, mais cet endroit, où cohabitent pacifiquement des gens de 120 nationalités, relativement sûr, où les logements sont décents, pourrait devenir un petit New York. Je considère que c’est un des endroits les plus fascinants de La Haye, et même des Pays-Bas", défend-il.

Aussi, pour éclairer son quartier sous un autre angle, cet artiste quadragénaire néerlandais a décidé d’organiser un Schilderswijkbewoners tour, avec au programme des visites des magasins et des entreprises, des institutions culturelles du quartier et des dégustations de spécialités "locales". "Que les habitants du quartier jouent le rôle de guide, c’est ça qui rend le tour spécial. Cela permet de voir au-delà de la surface", assure Itai Cohn. "Il y a une vision plus large derrière ça. Les gens vivent dans des univers parallèles. Mais quand deux personnes se rencontrent, rient et mangent ensemble, se parlent, vous établissez une connexion, et vous changez les regards."

L’impact néfaste du discours de Geert Wilders

Or, les connexions entre communautés s’établissent de moins en moins bien aux Pays-Bas. Le populiste Wilders s’échine à imprimer dans les esprits que l’islam menace l’identité du pays. "Les musulmans constituent une minorité très visibles, avec les mosquées, les magasins halal, la manière dont certains se vêtent, le fait qu’ils habitent dans les grandes villes", explique Habib el Kaddouri, de l’organisation SMN, basée à Utrecht, et qui travaille à l’intégration des Marocains aux Pays-Bas. "Cela se combine avec le fait que les médias mettent l’accent sur certains incidents et les problèmes de l’intégration pour renforcer le sentiment d’un pays dominé par les musulmans", alors qu’ils ne comptent que pour environ 5 % de la population.

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