Les Philippines, royaume des catastrophes naturelles en série

Devillers Sophie Publié le - Mis à jour le

International

Malgré les alertes et les évacuations, le typhon Haiyan a déjoué prévisions et précautions et fait de très nombreuses victimes. Dans un pays pourtant préparé à ces événements. Plusieurs facteurs ont joué. Explications.

Les Philippines se trouvent dans une région à risque. "Dans le monde, en matière de désastres naturels (sécheresse, vagues de froid, inondations, séismes...), c’est l’Asie qui est le plus à risque, et il s’agit là en particulier de typhons, et d’inondations", précise Debarati Guha-Sapir, directrice du Centre de recherche sur l’épidémiologie des désastres, à Bruxelles, et professeur à l’UCL. Et en Asie, c’est l’Asie du Sud-Est (Philippines, Thaïlande, Vietnam...) qui est la plus touchée par les désastres, comparé à des régions de même taille. Il s’agit d’une zone en ‘aléa élevé’ : elle se trouve sur des terrains sismiques et volcaniques, sous une ceinture cyclonique (sur la trajectoires des typhons), et dans une région de fortes pluies". Et les Philippines elles-mêmes sont un des pays "les plus touchés du monde" par les désastres naturels.

2  Les alertes au cataclysme et sa puissance. Pour le Pr Guha-Sapir, "ce pays a un bon programme de préparation aux désastres. Les typhons sont normalement bien prévus car fréquents aux Philippines. Ici, il y a eu une alerte précoce. Ce système d’alerte fonctionne plutôt bien, et dans tout le pays. Il y a des abris à cyclones dans certaines régions. Les écoles y servent, par exemple". Pour expliquer les pertes, les autorités ont invoqué la puissance d’Haiyan. "On n’avait jamais connu une tempête de cette intensité, a jugé le ministre de l’Energie. Si vous voulez vraiment protéger tout le monde, c’est la province entière qu’il faut évacuer". A Tacloban, la vague a piégé les habitants réfugiés dans les centres d’évacuation désignés par les autorités. Les gens "ont suivi les instructions. Mais la tempête était trop puissante", selon le Conseil des risques naturels. Pour Tacloban, il n’y avait pas 36 solutions, il fallait évacuer, estime le Pr Sapir. "Mais les évacuations sont difficiles, car c’est un pays fait de beaucoup d’îles."

La sensibilisation. Debarati Guha-Sapir pense qu’il y a des lacunes dans les réponses de la population à ces alertes. "Car la population ne sait pas quoi faire. Si vous avez une alerte , et que vous avez trois enfants, cinq vaches, que vous devez laisser votre terrain, c’est un choix difficile pour les plus pauvres. Du côté des autorités, il ne faut pas se contenter de donner l’alerte, il faut être précis, dire où aller, etc." En outre, en 2012, il y a eu 12 typhons, et ce n’est pas une année exceptionnelle. "Il y a un effet de lassitude face aux alertes. Pourtant, les prévisions sont très précises. Il faut faire un effort d’éducation des communautés. Des volontaires pourraient y encourager les gens." Des scientifiques locaux jugent que les efforts pédagogiques déployés auprès des populations n’ont pas suffi. "Le message n’est pas totalement passé" quant aux dangers des tempêtes les plus importantes, estime Mahar Lagmay, directeur d’un projet de cartographie des zones exposées.

4  L’aménagement du territoire. Celui-ci peut aggraver les phénomènes naturels. "Par exemple, la déforestation, qui est très courante aux Philippines car il y a du bois très précieux", précise le Pr Guha-Sapir. Les forêts cassent la vitesse des typhons, tandis que la tempête balaye les régions déboisées. Les Philippines sont aussi fort concernée par l’urbanisation sauvage, surtout des bidonvilles. " Mais les ruraux pauvres n’ont pas le choix quand ils quittent les campagnes pour les bidonvilles citadins. Ne plus construire dans les lieux les plus susceptibles d’être inondés, c’est envisageable et même souhaitable. Mais est-ce faisable politiquement ? Toute cette thématique n’est pas encore une priorité suffisante pour le gouvernement. Les populations pauvres, dans des régions éloignées du gouvernement, ne représentent pas les intérêts de celui-ci. Un programme d’arrêt du déboisement irait par exemple à l’encontre de l’intérêt du commerce de bois." Même chose pour la construction d’énormes centres commerciaux, qui couvrent le sol de béton, et favorisent les inondations.

5  Les bâtiments n’étaient pas tous assez solides . Plusieurs experts s’accordent sur ce point. Cela a augmenté les pertes humaines. S’il existe des programmes de renforcement des bâtiments scolaires, ce n’est pas le cas des maisons particulières. "Dans ce domaine, il faut beaucoup plus d’avancées, estime le Pr Guha-Sapir. Il faut donner aux gens les techniques et la technologie pour renforcer leurs maisons. Un des points sensibles, lors de cyclones, c’est le toit. Chez les pauvres, il est souvent une tôle ondulée, posée simplement, sans être attachée, ou très légèrement. Ça s’envole. Les gens peuvent être décapités ou blessés par cette feuille volante ". Certaines techniques de renforcement sont simples. " On pourrait imaginer des ateliers villageois, où l’on explique ces techniques. D’autres sont plus complexes et plus coûteuses. Comme celles contre les séismes, que connaît aussi le pays régulièrement. Pour reconstruire mieux, il faudra des subsides du gouvernement." Sophie Devillers

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