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Groupes sectaires et gourous pénètrent les institutions croates, mettant en danger la démocratie ainsi que la santé des citoyens : voilà ce que nous explique Branka Dujmic-Delcourt, présidente du Centre d’information sur les sectes nuisibles en Croatie (Cisk) et membre de la Fédération européenne des centres de recherche et d’information sur le sectarisme (Fecris). "Ces mouvements infiltrent les domaines de la santé, de la science, de l’éducation et de la politique."

Or, la Croatie deviendra le 28e Etat membre de l’Union européenne le 1er juillet prochain.

L’origine de la présence de sectes dans ce pays des Balkans remonte aux années 80 avec l’apparition de petits groupements se réclamant de nouvelles philosophies, thérapies ou religions. "Le régime communiste était fort répressif vis-à-vis des médecines alternatives. Les choses ont changé avec l’arrivée du système démocratique", explique Dejan Vinkovic, physicien et professeur à l’université de Split. "Dans une société démocratique, il faut instaurer et maintenir le bon équilibre entre la liberté d’entreprendre de chacun et la protection de tous contre les agissements dangereux. Ce point d’équilibre n’a pas été recherché ni atteint en Croatie."

De plus en plus de citoyens et de responsables du secteur public semblent croire aux prétendus bienfaits de ces techniques. "Leurs dangers sont presque complètement ignorés malgré les avertissements du Conseil de l’Europe et des organisations internationales qui connaissent bien les risques menaçant surtout les individus les plus faibles de la société", déplore le physicien. Les partisans de ces pseudothérapies parviennent à convaincre de plus en plus de monde de l’efficacité de leurs pratiques.

Ainsi, Mekki Torabi, un gourou marocain, compte des milliers d’adeptes dans la région. Prétendu guérisseur, il assure soulager ses "patients" de leurs maux en leur transmettant l’énergie des cinq planètes.

Nombreux sont ceux qui abandonnent les soins prescrits par de véritables médecins pour adopter un traitement alternatif, mettant ainsi leur santé ou celle de leurs proches en péril. "Il y a énormément de parents qui menacent la santé de leurs enfants en adhérant aux théories de la pseudoscience."

Soutien financier

Le véritable problème est que ces groupements sont soutenus financièrement par des ministères, occasionnellement défendus par des universités et par certains médecins, ce qui renforce leur crédibilité. "Ces pratiques, si on ne peut les interdire sans restreindre la liberté d’expression, ont sans doute le droit d’exister. Mais il est inadmissible qu’elles reçoivent la caution morale ou le soutien financier de l’Etat", déclare la présidente du Cisk. "En effet, comment discerner le vrai du faux si l’Etat appuie certaines associations nuisibles et avalise certaines pratiques plus que douteuses ?"

Ces mouvements accèdent également de plus en plus à la télévision nationale à heure de grande écoute. Un déséquilibre s’est ainsi créé entre le temps de parole accordé aux pseudoscientifiques et celui alloué aux scientifiques reconnus, ce qui ne fait que renforcer la confusion générale. La diffusion d’un documentaire incitant la population à ne pas se faire vacciner avait notamment provoqué l’indignation de plusieurs médecins. "Certains rédacteurs de nos chaînes de télévision confondent démocratie et anarchie. Les programmateurs n’invitent de vrais experts que très rarement sur leurs plateaux. Par contre, les pseudo-experts sont toujours présents", nous dit Tomislav Babic, directeur principal en neurosciences à la "Inventiv Health Clinical" de Maidenhead, au Royaume-Uni.

En novembre 2010, une Conférence internationale sur les groupes destructifs publiait la Déclaration de Rijeka, soutenue par plusieurs associations internationales luttant contre les dérives sectaires. Elle a pour objectif de mettre en garde les institutions publiques et la population croates. "Par cette déclaration, nous voulons installer un réseau d’information lié au reste de l’Europe à propos de ces groupes", nous explique Branka Dujmic-Delcourt. "Nous voulons ainsi mettre en place un système de prévention et de contrôle de ces secteurs."

Néanmoins, la Déclaration de Rijeka n’a toujours pas reçu l’aval du gouvernement. Selon Tomislav Babic, il est urgent d’établir une stratégie nationale, tandis que Dejan Vinkovic insiste sur l’importance d’une intervention européenne. "La seule chose que nous pouvons espérer est que les institutions européennes forceront la Croatie à adopter des politiques avancées pour commencer à agir de manière plus responsable."

Branka Dujmic-Delcourt espère que des mesures fortes seront prises prochainement. "Le Cisk ne renoncera pas à sa mission, parce que nous sommes convaincus que la Croatie a la capacité politique pour aborder ce problème de manière ouverte et transparente et qu’elle pourra le résoudre dans l’intérêt de ses citoyens."

S. dB (st.)