International Les dix jours qui viennent de se dérouler ont choqué en Amérique et dans le monde après les violences de Charlottesville. Comment analyser ces violences, les différentes sorties et le rétropédalage de Donald Trump ou le départ de Steve Bannon de la Maison Blanche ? Les groupuscules d'extrême droite sont-ils plus nombreux ? Entretien avec Marie-Cécile Naves, politologue, chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et auteure de l'ouvrage Trump, l'onde de choc populiste.

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Comment analysez-vous le départ de Steve Bannon, conseiller stratégique de Donald Trump, de la Maison Blanche. Etait-ce prévisible ?

Quand il est arrivé à la Maison Blanche, Bannon a dit qu'il n'y resterait pas plus d'un an. Finalement, on s'y attendait un petit peu et, en même temps, il y a des rivalités très fortes à la Maison Blanche entre les conseillers. Il y a plusieurs clans. Il y a le clan des Républicains traditionnels, le clan autour de Donald Trump (sa fille, son gendre...) et le clan des ultras-droitiers dont Bannon est l'un des représentants plus importants. Il n'est pas le seul, il en reste encore. II reste Stephen Miller, Sebastian Gorka et d'autres. La guerre des clans qui fait rage était sans doute arrivée à un point trop important dont Bannon est peut-être le bouc émissaire. Il n'est pas exclu non plus que Donald Trump ait mal pris le fait que beaucoup de médias aient lié les déclarations de Trump à Charlottesville à la ligne dure de Bannon. Le président a toujours dit qu'il était son propre stratège et Bannon était présenté comme celui qui lui parle à l'oreille. Ce qui est vrai, mais cela ne lui a peut-être pas plu.

Bannon a accordé la semaine passée une interview quelque peu surréaliste au site American Prospect dans laquelle il dit que les suprémacistes blancs sont des "clowns" et "des losers à la marge" auxquels "les médias donnent trop d'importance". Comment interprétez-vous cette sortie contradictoire avec ce qu'il a fait dans l'ombre de Trump ou en tant que directeur du site Breitbart News?

Il dit que cette conversation aurait dû rester confidentielle mais c'est vrai qu'on a du mal à croire qu'il s'adresse aux médias en pensant que c'est en off. Bannon, c'est quelqu'un qui a une idéologie suprémaciste. Son discours disant qu'il n'est pas raciste, personne n'y croit car il est largement dans cette idéologie d'inégalité des races. Il dit que les suprémacistes sont des idiots, des clowns mais il ne dit pas que ce sont des gens horribles. Plus que de condamner leur idéologie, il critique le fait qu'ils n'utilisent pas les bonnes méthodes pour se faire entendre. C'est comme cela que je l'interprète.


"Trump alimente ce storytelling de l'Amérique blanche et fermée"

Trump doit, pourtant, beaucoup à Bannon sur cette élection, non ?

Oui c'est un des stratèges du slogan "Make America great again", sur le protectionnisme économique, sur la défense de l'Amérique blanche, sur l'isolationnisme diplomatique. Mais Trump avait déjà cette intuition avant de le connaître. Le boomerang anti-Obama que représente Trump on le voyait déjà arriver avant. Trump a compris très tôt qu'il y avait une grande coupure entre les élites de Washington et une partie du peuple américain, une peur du multiculturalisme, du changement démographique, c'est-à-dire, le fait que les blancs seront minoritaires d'ici trente ans. Il avait compris tout ce que cela occasionnait dans la société américaine. Bannon s'inscrit là-dedans mais Bannon a sans doute amplifié la chose et l'a aidé à structurer un programme. Il faut rappeler qu'iI est arrivé assez tard durant la campagne.

Après les émeutes de Charlottesville, Donald Trump a effectué plusieurs revirements remettant une fois dos-à-dos les deux camps, dénonçant ensuite les "violences racistes" avant d'expliquer plus tard qu'il y avait des gens "très bien" des deux côtés à Charlottesville. Quelle est sa stratégie ?

On a l'impression que Trump n'a pas de convictions personnelles. Quelle idée a-t-il du racisme ? Quelle connaissance a-t-il du racisme dans l'histoire des USA ? On ne sait pas très bien. Au départ, il avait été critiqué par les médias pour ne pas avoir dénoncé les violences. Sous l'influence de ses conseillers il a changé son fusil d'épaule. Mais il n'a pas supporté cela car il ne veut pas donner l'impression qu'il est influençable. Il est donc revenu sur cette idée-là en s'adressant aux journalistes depuis la Trump Tower - donc en dehors de la Maison Blanche - chez lui et où il redevient le Trump de campagne en faisant ce qu'il veut. Tant pis, s'il est seul contre tous. Le deuxième enseignement, c'est qu'il continue d'envoyer un message, de donner des gages à son électorat de base, à savoir l'Amérique blanche et patriarcale et qui, il faut le préciser, n'est pas forcément suprémaciste ou néo-nazie. La défense d'une Amérique traditionnelle, son discours identitaire, font écho auprès de nombreux citoyens. Cet électorat continue de le souvenir. Trump est élu largement sur un programme identitaire. Racial, économique, géopolitique. Il joue sur les émotions, sur le fait que l'Amérique traditionnelle et patriarcale est en train de disparaître. Il continue d'alimenter ce storytelling de l'Amérique blanche et fermée.



"Trump leur donne une légitimité"

Un documentaire de Vice a été largement partagé. Il montre le visage de ces militants suprémacistes. Avant, ces derniers étaient actifs sur internet. Désormais, ils sortent dans la rue.

Ils sont galvanisés par la présidence Trump. Trump leur dit: "Allez-y, vous représentez une opinion comme une autre". Il leur donne une légitimité.

Le documentaire de Vice News "Charlottesville: Race et terreur"

On a l'impression que le nombre de membres de ces groupes suprémacistes augmente depuis l'arrivée de Trump. C'est le cas ?

Il y a un peu moins de 1.000 groupes Ku Klux Klan ou néo-nazis, surtout dans le grand Sud-Est, c'est-à-dire les anciens Etats esclavagistes ou ségrégationnistes. Et parfois ils ne sont constitués que de deux ou trois membres. Ca représente quelques milliers ou quelques dizaines de milliers de personnes. En plus, ce sont des groupuscules qui ne sont pas forcément cohérents les uns avec les autres. Certains sont antisémites, d'autres s'acharnent sur les noirs, il y en a qui sont islamophobes. Ils ne se fédèrent pas tous entre eux et sont même parfois contradictoires. Il faut préciser qu'il n'y a pas de gros changements sous la présidence Trump. Le changement, c'est l'élection d'Obama. C'est Obama qui a attisé ce racisme, involontairement, évidemment. Certains se sont dit: "Les blancs ont perdu le pouvoir". On constate dans les années 2000, une augmentation de ces groupes. Ce n'est pas exponentiel mais ces groupes suprémacistes se sont plus multipliés dans les années Obama que dans les mois de Trump. Sous la présidence du milliardaire, ils se sentent plus légitimes, ils ont moins peur de la police qui les laisse sans doute plus s'exprimer, comme les gouverneurs de certains Etats les laissent plus manifester.

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La couverture de l'ouvrage de Marie-Cécile Naves consacré au président américain