International

Robbie Barnett est directeur du programme d’études tibétaines modernes à l’Université Columbia de New York. Nous l’avons interrogé sur la situation actuelle au Tibet et en exil.

Pensez-vous que le développement économique de la Région autonome du Tibet puisse avoir une influence significative sur les aspirations tibétaines à plus d’autonomie culturelle et politique?

Les progrès économiques s’accompagnent du développement des communications. Les gens savent ce qui se passe hors de leur région, ce qui a un effet sur la diffusion des idées et peut les pousser à manifester. En même temps, dans un contexte de croissance économique, vous avez plus à perdre en participant à un mouvement de protestation dans une société autoritaire. C’est le calcul des autorités chinoises, qui essaient d’accroître la richesse dans les zones tibétaines, en espérant que cela dissuadera les gens de s’engager dans quelque activité politique que ce soit. Elles s’attendent à ce que les progrès économiques réduisent les mouvements protestataires, mais elles peuvent se tromper.

Quelles sont les principales doléances des Tibétains actuellement? La situation est-elle différence en Région autonome du Tibet (RAT) et dans les autres provinces peuplées de Tibétains (Qinghai, Sichuan, Gansu, Yunnan)?

La politique diffère fortement de part et d’autre. En Région autonome du Tibet, c’est-à-dire dans le Tibet central qui vivait auparavant sous l’autorité du Dalaï-Lama, la politique est beaucoup plus restrictive que dans les zones tibétaines orientales, et cela depuis trente ans au moins. La vie intellectuelle est très fortement restreinte en RAT et la politique extraordinairement répressive en termes de liberté d’expression. Ces quatre dernières années, personne, excepté des officiels ou des gens liés à des officiels, ne voyage plus à l’étranger. Dans les autres régions, quelques endroits vivent sous un régime similaire, à cause des manifestations, mais pour le reste les gens peuvent pratiquer leur religion, recevoir des enseignements religieux et organiser des cérémonies, ce qui est presque impossible dans le Tibet central. Partout, les Tibétains soutiennent le Dalaï-Lama, appellent à son retour au Tibet, partagent l’idée que leur culture est menacée. Dans l’Est, on peut voir des manifestations contre la politique linguistique et d’enseignement. En revanche, il y en a peu au Tibet central, probablement à cause du contrôle serré. Les immolations par le feu ont aussi surtout lieu dans les zones orientales.

À ce jour, on dénombre 143 immolations par le feu au Tibet. Le Dalaï-Lama n’a jamais demandé explicitement aux Tibétains de cesser ce type de sacrifice, alors que le Karmapa, actuellement la plus importante autorité religieuse après le leader spirituel des Tibétains, vient de le faire. Comment l’interpréter?

Le Dalaï-Lama, s’il a déclaré qu’il ne les encourageait pas, n’a jamais demandé aux Tibétains d’arrêter de s’immoler par le feu. Cela restera peut-être comme une de ses plus grandes erreurs de jugement. C’est une décision tragique pour un homme de cette envergure morale. Le Dalaï-Lama tient une telle place que beaucoup de Tibétains ne le critiquent pas pour cette erreur mais, pour les intellectuels, cela a été un véritable choc qui les a mis dans une situation très inconfortable. Le Karmapa, qui a démontré qu’il était un intellectuel consistant et un être fondamentalement moral, a appelé les Tibétains, en 2011, à ne plus sacrifier leur vie de cette manière improductive et pénible. Par respect pour le Dalaï-Lama, il n’avait pas réitéré sa demande de 2011, mais il a finalement trouvé essentiel de dire à nouveau quelque chose.

Quelles raisons peuvent expliquer qu’il n’y ait toujours pas d’accord politique entre Tibétains et Chinois alors que, sur papier, leurs positions ne sont finalement pas si éloignées?

Sur papier, effectivement, les parties sont assez proches. Elles acceptent que le Tibet doive bénéficier d’une forme d’autonomie, bien qu’il faille voir comment la définir et jusqu’où elle doit aller. Mais il y a un manque de confiance fondamental de part et d’autre. Du côté chinois particulièrement, il y a presque une compulsion pathologique à se méfier du Dalaï-Lama quoi qu’il dise. C’est peut-être le plus inquiétant, car cela bloque tout le reste.

Comment l’expliquer?

On peut l’expliquer de différentes manières, toutes spéculatives. Une première explication est qu’en Chine, on garde la mémoire de dynasties menacées par des mouvements religieux au cours des siècles. Une deuxième explication est que les communistes, et pas seulement en Chine, ont une incapacité profonde à comprendre la religion et à l’appréhender. Une troisième explication est qu’il existe une fracture au sein du pouvoir chinois, et certainement parmi les intellectuels, sur la manière d’envisager la religion. Les tenants de la ligne dure ont fait en sorte de jouer un rôle déterminant sur la question tibétaine, en particulier depuis 1992. Tout se fait en coulisse, mais nous pouvons en voir les signes. Cette faction a une énorme influence en Chine.

Où se situe le président Xi Jinping?

Il est intéressé par le bouddhisme, des membres de sa famille sont bouddhistes - ce qui est courant dans les familles de l’élite chinoise, surtout parmi les femmes. Mais nous ne voyons pas pour autant de changement dans la politique tibétaine et personne ne sait s’il est prêt à prendre le risque d’adapter sa ligne. Je peux l’imaginer plus pragmatique qu’idéologue. Il pourrait modifier sa politique s’il pense que c’est sans danger. Mais il est très difficile de savoir ce qui va se passer.

Quel est l’avenir de la politique de la voie médiane (une autonomie substantielle au sein de la République populaire de Chine), prônée par le Dalaï-Lama, quand il ne sera plus là pour la défendre?

La voie médiane doit être portée par quelqu’un qui puisse la négocier avec la Chine. Si le Dalaï-Lama conclut un accord, la plupart des Tibétains l’accepteront. C’est pourquoi cette approche a un réel potentiel politique pour la Chine. Lorsqu’il ne sera plus là, à moins que le Karmapa soit poussé à l’avant-plan comme leader, il est difficile de savoir avec qui la Chine pourra négocier de manière substantielle. Le risque est grand qu’à la mort du Dalaï-Lama, on assiste à des conflits, à beaucoup de violences, sans mécanisme clair pour les résoudre.

Que pensez-vous de cette idée que le XIVe Dalaï-Lama, comme il l’a d’ailleurs dit lui-même, puisse être le dernier de la lignée?

Elle fait sens d’un point de vue intellectuel. Le Dalaï-Lama a poussé pour la démocratie et soutenu des idées modernes, y compris dans la religion. C’est quelqu’un qui pense que les traditions ne doivent se poursuivre que si elles sont utiles ou nécessaires. Mais c’est aussi quelqu’un qui aime provoquer. Il dit des choses qu’on n’attend pas et rit en les disant. On ne sait pas s’il a dit cela juste pour pousser les gens à réfléchir ou s’il veut réellement la fin du système. Mais, en 2011, il a fait adopter une Constitution tibétaine en exil qui ne prévoit pas de rôle politique pour le Dalaï-Lama. C’est une avancée réelle vers une forme plus sécularisée de gouvernance. Le système des réincarnations peut mener à la corruption, mais il est très difficile à arrêter. Une nation perdue, comme celle des Tibétains, voudra se chercher un nouveau dalaï-lama.