Les Tunisiennes se battent pour être élues

Camille Le Tallec Publié le - Mis à jour le

International Reportage Correspondante en Tunisie

Quand son parti lui a proposé la deuxième place sur une liste candidate aux élections de la Constituante, le 23 octobre, Bochra Belhaj Hmida a dit "non" . L’avocate et militante féministe de longue date serait tête de liste. Ce sera à Zaghouan, d’où elle provient, à une quarantaine de kilomètres au sud de Tunis. "Il n’était pas question de faire de la figuration" , dit-elle. En portant les couleurs du parti de centre-gauche Ettakatol, elle "milite aussi pour les femmes" .

Avec quelque 1 500 listes candidates et un mode de scrutin à la proportionnelle qui favorise les petites formations, la majorité des élus à l’élection de l’assemblée constituante devraient être des têtes de listes. Des hommes, donc, car seules 5 % des listes sont menées par des femmes. "Notre présence à l’Assemblée constituante sera en deçà des espoirs" suscités par la loi électorale, déplore Bochra Belhaj Hmida. Adoptée en avril dernier, elle a institué la parité sur les listes candidates, avec alternance des noms féminins et masculins.

"Les partis n’ont pas joué le jeu jusqu’au bout", déplore Faïza Skandrani, fondatrice de l’association Egalité et parité. Dans les semaines qui ont suivi la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier, l’universitaire a coordonné le Groupe d’appui à la parité, une initiative de plusieurs associations féministes, et publié un manifeste pour réclamer la parité en politique. Les principaux partis, dont les islamistes d’Ennahda, se sont ralliés à la cause.

"Il y a un problème de mentalité", poursuit Faïza Skandrani. "Beaucoup d’hommes politiques ne conçoivent pas la direction au féminin". La quasi-absence des femmes en haut des listes s’explique aussi, selon elle, "par la course aux voix". "La femme n’est pas encore considérée tout à fait à sa place dans l’espace public", dit-elle. "Les partis ont eu peur". La même logique aurait poussé les formations candidates à "placer des personnalités connues en tête de liste". Un critère défavorable aux femmes, qui souffrent "d’un manque de visibilité sur la scène publique", selon Faten Khamassi, 40 ans, professeur en économie rurale et candidate à Tunis pour le Réseau Doustourna, un groupe né de la société civile qui a rédigé un projet de Constitution. "Les médias ne donnent pas l’occasion aux femmes d’apparaître, quelle que soit leur compétence", déplore-t-elle.

Selon le "Monitoring des médias tunisiens", une initiative portée par l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), les femmes politiques n’ont occupé, du 1er au 25 septembre, que 0,51 % de l’espace dévolu aux élections dans les principaux journaux tunisiens. Les chaînes de télévision, publiques et privées confondues, leur ont quant à elles réservé 0,56 % de leurs plages de programmation à forte audience.

Faten Khamassi a refusé d’être tête de liste, malgré la sollicitation de sa formation. "J’ai pensé que mon engagement serait plus utile en appuyant une liste qu’en la menant", dit-elle. Une hésitation constatée par Soumaya Jemili, 50 ans, membre du bureau exécutif du parti centriste Al Majd et tête de liste à Tunis. "Beaucoup de femmes sollicitées craignaient de ne pas avoir le temps ou la capacité d’honorer des engagements politiques", relève-t-elle. Son genre est pour elle un argument de campagne. "On soupçonne moins une femme de vouloir s’accaparer le pouvoir", dit-elle, consciente de la méfiance des Tunisiens à l’égard des personnalités politiques.

Pour Meriem Zeghidi, membre du comité directeur de l’ATFD, "l’activisme de forces rétrogrades contre les femmes visibles dans le débat public a contrarié des ambitions". Les militantes féministes sont depuis quelques mois la cible de campagnes d’intimidation et de diffamation, notamment sur Internet. Une expérience également vécue par Faïza Skandani, dont les pages Facebook et les blogs ont été plusieurs fois piratés.

Les féministes sont déterminées à défendre et renforcer les acquis de la femme en Tunisie. Depuis la promulgation en 1956 du Code du statut personnel, qui interdit la polygamie et institue le divorce, le pays fait figure de modèle dans le monde arabe. Mais "il faut être attentif à toute tentation rétrograde", dit Meriem Zeghidi. "Dans la période actuelle, tout est possible, dans un sens comme dans un autre".

Elle attend avec anxiété le résultat des élections. Pour connaître la représentation féminine, mais aussi le poids du parti islamiste Ennahda, favori du scrutin et accusé de dissimuler ses véritables intentions en matière de droits des femmes. D’ici là, la "caravane des femmes" de l’ATFD se déplace partout dans le pays pour mobiliser les électrices. "Nous les incitons à voter pour leurs droits", dit Meriem Zeghidi.

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