International Portrait Fabrice Rousselot Correspondant à New York

Chez les détectives privés, on sait entretenir le mythe. Dans son bureau à Long Island, Darrin Giglio a accroché un chapeau de Sherlock Holmes au portemanteau et placé une statue du Faucon maltais. "C’est vrai, dit-il , il y a tout un imaginaire autour de la profession. Mais il ne faut pas croire tout ce que vous voyez à la télé, c’est un boulot qui demande de la discipline et du sérieux. On travaille pour des clients qui sont souvent dans des situations dramatiques, et on essaie d’aller vers la vérité."

Cheveux ras et carrure d’ancien marine qu’il a été, Darrin Giglio est, à 43 ans, à la tête de l’une des plus grosses agences de détectives privés de New York, North American Investigations. Il a une trentaine de PI (private investigators) sous ses ordres, et traite des "milliers d’affaires par an". Des filatures privées ou pour le compte de sociétés, des disparitions de personnes et des dossiers criminels, comme celui de DSK.

En ayant recours à une de ces agences, la "société de sécurité" Guidepost Solutions, pour fouiller le passé de la victime présumée qui accuse l’ex-patron du FMI d’agression sexuelle, les avocats de DSK ont mis en lumière une profession qui préfère œuvrer dans l’ombre. La France a ainsi découvert leur rôle, déterminant, dans le système judiciaire américain.

Ces fins limiers sont plus de 50 000 aux Etats-Unis. Leur nombre ne cesse d’augmenter, notamment du fait des fraudes à l’assurance et de la cybercriminalité. Pas tous des Marlowe, plutôt des enquêteurs méticuleux et persévérants qui opèrent en toute discrétion.

Des secrets, Giglio en a des tonnes, mais il ne les livre pas comme ça. Il ne veut entrer dans aucun détail de ses affaires et hésite à parler de ses méthodes. "Chaque détective a sa manière de faire, qu’il a apprise sur le terrain, lâche-t-il après longue réflexion, mais disons simplement que les policiers ont tous la même formation. Ils ne connaissent généralement qu’un moyen pour obtenir une info. Et ils doivent faire face à la bureaucratie. Nous, on a dix moyens de parvenir à la même information, et beaucoup plus vite."

Cela oblige quelquefois à se montrer convaincant, notamment quand il faut encourager un témoin à parler ou à donner des détails qu’il a peut-être omis de transmettre à la police.

Si tout détective "privé" qui se respecte a une licence, obtenue après quelques questions sur les règles fixées à la profession, celle-ci ne donne en effet aucun droit particulier. Le PI doit s’en remettre à sa propre capacité de persuasion. "Souvent, il ne sert à rien de montrer ses gros muscles, dit Darrin, il faut savoir poser les mêmes questions encore et encore, écouter les gens, leur parler de leur famille ou de leurs enfants pour les mettre en confiance, et soudain ils vous lâchent une information. On pourrait croire qu’il suffit de pianoter sur Internet, mais c’est faux. Un bon détective passe beaucoup de temps à analyser les détails. Il doit apprendre à se fondre dans un environnement, faire l’acteur, se teindre les cheveux en rouge pour aller dans un bar punk ou enfiler sa combinaison en cuir pour les boîtes sados-masos."

Parfois, le "talent" ne suffit pas, et l’argent reste un moyen efficace pour résoudre certaines énigmes. "Il n’y a rien d’illégal là-dedans, on rémunère les gens pour le temps qu’ils nous accordent", précise Giglio, sans s’éterniser sur le sujet.

On ne devient pas détective par hasard. La majorité des PI a un passé dans les forces de l’ordre. Chez les Giglio, on a carrément la filature dans le sang. C’est le paternel, un Italien de Brooklyn, qui, le premier, a répondu, à 19 ans, à une petite annonce. Il a commencé à mi-temps, en continuant ses études, puis il s’est pris de passion pour le métier et a fondé sa propre société. Darrin ne pouvait pas échapper à son destin et présente le CV du PI idéal. Après quatre ans dans les marines, il commence des études en justice criminelle à Saint Johns University, à New York. Il est recruté par le fameux Secret Service, unité affectée à la protection des présidents des Etats-Unis et des chefs d’Etat. Mais "la paie n’est pas assez bonne" et, en 1992, il rachète la société de son père et fonde la sienne, North American Investigations. "Quelque part, je savais que c’était ce que je voulais faire. J’ai profité de l’expérience de mon père qui m’aide toujours sur certains cas. Le détective privé répond à une véritable demande. Les victimes ou les accusés nous contactent parce que l’enquête des procureurs n’est pas toujours complète et que la police est débordée."

A New York, de nombreux avocats soulignent que certaines affaires peuvent radicalement changer de tournure après une bonne investigation.

Au fil de l’entretien, le détective devient un peu moins privé. Il confie ses tarifs : entre 10 000 et 15 000 dollars pour une semaine d’enquête. Il parle du "frisson" qu’il a sur les filatures ou encore "des choses complètement folles" qu’il a pu voir dans sa carrière.

Le détective se laisse aussi aller à décrire la parfaite mallette du PI, avec les jumelles, les GPS que l’on place sous les voitures sous surveillance ou les appareils photos aux zooms surdimensionnés. Il ouvre un coffret noir, dans lequel se trouve une caméra dissimulée derrière un bouton de chemise, à porter dans les cas de témoignages sensibles et difficiles à obtenir "Pour moi, c’est le meilleur métier du monde, assure-t-il, je crois vraiment que je contribue à une justice plus équitable. Evidemment, tout n’est pas toujours glamour et tout n’est pas bon à entendre, mais si j’ai l’impression d’avoir fait progresser une enquête, alors je suis satisfait."

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