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À VIENNE

À MOSCOU

À KIEV

C'est début septembre, trois semaines avant le premier tour de l'élection présidentielle du 31 octobre, que se produit l'étrange et spectaculaire métamorphose de Viktor Iouchtchenko. «Ce 6 septembre, Viktor est rentré tard. Comme d'habitude je l'ai embrassé et j'ai senti un étrange goût de médicament sur ses lèvres. Je lui ai même demandé s'il avait pris des remèdes. Viktor m'a répondu que non. Il m'a dit qu'il se sentait fatigué», racontera à l'hebdomadaire «Zerkalo Nedeli», l'épouse du candidat de l'opposition ukrainienne.

L'homme de 50 ans qui portait beau, offre désormais aux regards un visage rosacé, dévoré de boursouflures.

Dans cette Ukraine encore si proche de la Russie, Viktor Iouchtchenko, réformateur libéral penchant pour l'Europe occidentale, affronte pour le fauteuil présidentiel le candidat du statu quo, Viktor Ianoukovitch. En voyant l'opposant Iouchtchenko mystérieusement défiguré, alors même que ses chances de l'emporter semblent confirmées par les sondages, ses partisans crient aussitôt au complot d'empoisonnement, avec des anciens du KGB dans le rôle de Lucrèce Borgia.

Tout aurait commencé par un dîner. Selon le journal ukrainien «Fakty», qui cite Irina Herachtchenko, la porte-parole de Iouchtchenko, ce dernier aurait rencontré «le 5 septembre» le chef des services de sécurité (SBU) Ihor Smechko et son adjoint Volodymyr Satsiouk pour leur demander de ne «plus intervenir dans la lutte politique». Quelques heures plus tard, Iouchtchenko serait tombé subitement malade, selon ses affirmations, qui n'ont pas été vérifiées de manière indépendante.

Soigné à Vienne

Viktor Iouchtchenko a été hospitalisé d'urgence le 10 septembre à Vienne «à 01h17 de la nuit, atteint d'une maladie aiguë», note un rapport de la clinique Rudolfinerhaus (en date du 16 septembre). Les médecins constatent qu'à son arrivée le patient est dans «un état général diminué: il s'est plaint de vives douleurs abdominales diffuses d'origine inconnue, de nausées et de vomissements. Il a fait en outre état de douleurs diffuses mais allant s'aggravant».

Les médecins évaluent ses probabilités de mortalité à 15pc. La thèse de l'empoisonnement semble, dans un premier temps, corroborée par un rapport portant l'en-tête du Rudolfinerhaus daté du 16 septembre.

Intitulé «Prise de position médicale», il estime que «l'état général et nutritionnel diminué a probablement été causé par une infection virale ET des substances chimiques qui ne se trouvent normalementpas parmi les éléments constituants des denrées alimentaires».

Le document est signé par le professeur Nikolai Korpan, chirurgien et médecin traitant de Iouchtchenko, qui loue dans cette clinique des installations pour ses propres patients. Il s'agit en fait d'un rapport du seul docteur Korpan, photocopié sur un papier à en-tête de la clinique - donc un faux.

Le vrai rapport, que nous avons pu nous procurer, établit que la maladie «a été causée par une infection virale grave, mais éventuellement aussi par des substances chimiques qui ne se trouvent normalement pas dans des denrées alimentaires». Il est signé, outre par le professeur Korpan, par le professeur Michael Zimpfer, chef de l'hôpital universitaire de Vienne et par le directeur de la clinique, le professeur Lothar Wicke.

Menaces au téléphone

Dans la matinée du 29 septembre, alors même que la clinique organise une conférence de presse pour mettre fin à la confusion, le professeur Wicke reçoit des menaces par téléphone. Il lui est

«conseillé», rapportera-t-il plus tard, de ne pas mettre en doute publiquement la thèse d'un empoisonnement.

Les médecins viennois annoncent dans cette conférence que «des personnes n'appartenant pas au personnel médical de la clinique Rudolfinerhaus (semble-t-il, Nikolai Korpan, NdlR) se sont crues autorisées () à délivrer à la presse un faux diagnostic médical concernant l'état de santé de M. Iouchtchenko».

Dans la foulée, les médecins viennois précisent que s'ils n'ont aucune preuve d'un empoisonnement, ils ne peuvent pas l'exclure non plus. Le professeur Wicke estime qu'il pourrait fort bien avoir été victime d'une substance indétectable peu de temps après son ingestion.

«Il existe effectivement des centaines de poisons que le corps humain élimine en quelques jours», confirme un expert de la police scientifique française.

Implication russe?

Les manipulations de l'opposition, sa précipitation à rendre définitif ce qui n'est encore à l'heure actuelle que de l'ordre du possible, ne dédouanent pas les tenants du pouvoir ukrainien. Les soupçons qui pèsent contre eux sont nourris par le cousinage des services de sécurité ukrainien et russe, et par la réputation bien établie de ces derniers en matière d'empoisonnement.

Ces dernières années, plusieurs affaires obligent à penser que les services russes, rebaptisés FSB, poursuivent ces pratiques. En 1995, le banquier russe Ivan Kivelidi et sa secrétaire décèdent dans des circonstances mystérieuses, après que le combiné téléphonique du banquier ait semble-t-il été enduit d'une substance toxique.

En 2002, c'est le combattant arabe Khattab qui, selon les rebelles tchétchènes, est tué par une lettre empoisonnée que le FSB aurait réussi à lui faire parvenir. En 2003, le Premier ministre de Tchétchénie Anatoli Popov est hospitalisé pour empoisonnement, mais survit.

En septembre dernier, la journaliste critique Anna Politkovskaïa est aussi hospitalisée après avoir bu un thé dans l'avion qui devait l'emmener à Beslan pour couvrir la prise d'otages.

Symptômes atypiques

L'état de Viktor Iouchtchenko nécessite une deuxième hospitalisation à Vienne. Le 8 octobre, après celle-ci, Wicke reçoit de nouvelles menaces, à nouveau le matin même d'une conférence de presse.

«Quelqu'un au téléphone m'a dit, en anglais fais attention à ta vie, un ami d'Ukraine», raconte le médecin viennois qui bénéficie dès lors d'une surveillance rapprochée de trois hommes.

Le professeur Zimpfer, qui a ausculté le patient Iouchtchenko, fait état, lors de cette conférence, de nouveaux problèmes de santé, en l'occurrence de très vives douleurs au dos que même la morphine a du mal à calmer. Des symptômes qui «diffèrent de tout ce que j'ai vujusqu'alors», dit-il, qui n'ont aucun rapport avec le diagnostic établi après son premier séjour au Rudolfinerhaus. La clinique informe d'ailleurs Viktor Iouchtchenko par lettre que «les symptômes et l'évolution de la maladie ne correspondent à rien de ce qui est connu dans la médecine civile».

Analyses en cours

C'est pourquoi des prélèvements de sang, de cheveux et de peau sont envoyés à quatre laboratoires spécialisés, deux aux Etats-Unis et deux en Europe, révèle à «Libération» Michael Zimpfer. «Les résultats de leurs analyses ne pourront être connus avant fin décembre, d'autant que nous devons effectuer de nouveaux prélèvements sur le patient», dit le chef de l'hôpital universitaire de Vienne, selon qui la piste d'un empoisonnement par la dioxine est aussi explorée. «Iouchtchenko souffre d'une combinaison de symptômes très atypique», dit-il. «Nous avons lancé un appel à des experts du monde entier pour savoir s'ils avaient eu connaissance de cas similaires. Or personne ne s'est jusqu'alors manifesté. Malgré tout, ces symptômes en soi ne suffisent pas pour conclure à un empoisonnement.»

Le professeur Zimpfer n'est formel que sur une chose: ces symptômes ont résulté d'une «ingestion» - et non pas d'une inhalation par exemple.

© La Libre Belgique 2004