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Une anecdote cocasse au début de la marche "Contre la haine et pour la liberté d’expression" , organisée par un collectif citoyen, dimanche à Bruxelles. Il est 14h30. La foule se masse près de la gare du Nord. Une organisatrice cède le micro à l’ambassadeur de France en poste à Bruxelles pour une première prise de parole. Et elle sourit : "Je ne me souviens plus de votre nom…" "Mon nom ?" , réplique l’intéressé. "Je m’appelle Charlie !" Applaudissements nourris. Le ton est donné pour cette manifestation en faveur de la liberté d’expression et en hommage aux victimes de l’attentat contre le magazine "Charlie Hebdo".

"La France a été frappée au cœur de son ADN, de Voltaire à Charlie : la liberté", poursuit l’ambassadeur Bernard Valero. "Mais, aujourd’hui, nous sommes unis, nous sommes debout, nous n’aurons pas peur, nous combattrons pour la démocratie. Nous sommes ici pour dire ‘non’ à la haine, ‘non’ à la barbarie, et sauvegarder coûte que coûte la liberté pour les générations suivantes."

"Votre présence est un soutien exceptionnel à la profession de journaliste", enchaîne Martine Simonis, de l’AJP (Association des journalistes professionnels), en s’adressant aux manifestants. "Une profession souvent en première ligne, mais parfois mal aimée. La liberté d’expression n’est pas donnée, elle doit se conquérir tous les jours. Prenez-la en main. Informez-vous, lisez, débattez."

Des unes de journaux brandies

Le message porté par les organisateurs en tête du cortège est "Ensemble contre la haine" , suivi d’une autre banderole sur laquelle on lit "Freedom of Speech" (liberté d’expression). Mais le message dominant, tout au long de la marche, était "Je suis Charlie". Evidemment. Sur des T-shirts, des pancartes, des autocollants, des unes de journaux brandies bien haut…

"Je suis en colère", dit un homme de confession musulmane à une dame. "Je suis furieux" contre les auteurs de l’attentat, qui se revendiquaient de l’Islam. "Il faut parler !", lui répond son interlocutrice. "On est tous des humains, quelle que soit notre religion". "Je ne suis même pas sûr qu’il y ait différentes façons de penser", dit, comme en écho, un homme un peu plus loin.

"Je m’unis avec les gens qui défendent la tolérance, l’unité, l’ouverture d’esprit", commente Hassna, 31 ans, qui se présente comme "une citoyenne belge, musulmane pratiquante". "Je me désolidarise des auteurs de l’attentat qui criaient ‘Dieu est grand’ (Allah akbar). Soit ils n’ont pas compris l’Islam, soit ils veulent le casser. Le prophète Mahomet prône la paix pour tout le monde, les juifs, les musulmans, les chrétiens… Je suis pour la justice, il faut briser les barrières" entre les différentes religions, "l’union fait la force". Et elle ajoute, comme pour mieux soutenir les journalistes, que "l’ignorance fait qu’on tombe dans les pièges dressés par ces personnes qui attisent les peurs pour mieux nous briser. S’informer, la connaissance, est la meilleure arme contre eux. Il faut faire l’effort de comprendre l’Islam. Il est tout le contraire de la violence."

Dessinateurs (Philippe Geluck, notamment), artistes (dont le cinéaste Jaco Van Dormael), journalistes, politiques (Elio Di Rupo, Alain Destexhe, Stéphane Hazée, Benoît Cerexhe, entre autres), hauts représentants (comme Leïla Shahid, ambassadrice de Palestine, ou Philippe Cordery, député français), de nombreuses familles aussi, et des citoyens de tous bords…

"Demain, on réutilisera les crayons !"

Au total, quelque 20 000 manifestants, selon les chiffres de la police, ont défilé dans les rues de Bruxelles, bravant un froid de canard. Parmi eux, Michel Thuns, un peintre de 56 ans, qui tient haut un crayon géant, en l’honneur des caricaturistes tués mercredi passé. "C’est un jour de deuil aujourd’hui, on ne dit pas grand-chose, on brandit les crayons. Mais demain, on les réutilisera ! On se bat, on ne peut pas casser les crayons. Il y a une réaction forte qui dépasse le contexte de la France. Aujourd’hui, tout citoyen du monde est convoqué." "Je suis venu marcher pour défendre la liberté d’expression", dit simplement Bernard, 42 ans, alors que se font régulièrement entendre des applaudissements spontanés au sein de la foule. "Des gens font de la merde parce qu’ils n’ont pas les idées très claires. J’ai beaucoup d’enfants cette après-midi et j’ai peur pour les générations futures."

Il est 17h passées quand le cortège se disloque, à hauteur de la gare du Midi. L’ambassadeur de France conclut : les caricaturistes de "Charlie Hebdo" "Cabu et Wolinski auraient été tellement contents de voir Bruxelles faire un bras d’honneur à la connerie…"