Meurtre d’Albert Prigogine : un témoin a parlé

Marie-France Cros Publié le - Mis à jour le

International

Une forte émotion règnait lundi à Goma, après qu’une conférence de presse, samedi, d’un témoin-clé, eut révélé les noms du commanditaire et de l’organisateur de l’assassinat, le 13 mars 2008, d’Albert Ngezayo Prigogine.

Ce dernier était une des personnalités importantes du Kivu. Fils d’une Tutsie et du frère du prix Nobel de chimie (1978) belge Ilya Prigogine, Albert Prigogine était un des hommes d’affaires les plus connus de la région. Le 13 mars 2008, il avait été abattu près de chez lui par des hommes armés, depuis un 4x4 Nissan Patrol aux vitres fumées - un véhicule répandu dans la capitale du Nord-Kivu, Goma. La victime travaillait dans le tourisme, l’hôtellerie et la protection des forêts.

Samedi dernier, une conférence de presse a été organisée à Goma pour qu’un témoin-clé, officier supérieur de l’armée congolaise, informe la presse locale. Le témoin, caché pour assurer sa sécurité, parlait par téléphone.

"Il a révélé avoir assisté aux réunions de préparation de l’assassinat de M. Prigogine, organisées par un officier de l’armée congolaise, le colonel Mundos", a indiqué à La Libre Belgique l’avocat belge de la famille de la victime, Me Bernard Maingain, depuis Goma. Le colonel Mundos serait actuellement en opérations au nord-est du Congo. "Notre témoin-clé a indiqué que ce colonel est le beau-frère de Musanganya", un autre homme d’affaires connu de la place, avec lequel la victime était en conflit depuis plusieurs années, "et que c’est ce dernier qui avait commandité l’assassinat, avec la complicité du gouverneur de la province, Julien Paluku" , dont un véhicule aurait servi au crime.

Albert Prigogine, a expliqué l’avocat, était propriétaire de la société Safari Lodge, "qui possède, depuis les années 70, treize hectares au centre de Goma, donnant sur le lac" Kivu. Leur valeur avait augmenté ces dernières années en raison d’une forte spéculation foncière, due à l’arrivée de nombreux officiers et agences des Nations unies, ainsi que d’ONG, pour la guerre au Kivu. "Albert Prigogine avait un contentieux, au sujet de cette propriété, avec la Régie des voies aériennes et avec M. Musanganya; il avait porté ces affaires devant la justice. M. Musanganya, malgré le litige en cours, avait fait construire un hôtel sur le terrain disputé. En janvier 2008, soit quelqu es semaines avant sa mort, Albert Prigogine avait finalement gagné ses procès grâce à deux arrêts de la Cour suprême à Kinshasa."

Le témoin-clé qui s’est adressé samedi à la presse congolaise "était pré sent aux réunions de préparation de l’assassinat. Il a raconté cela en détail, ainsi que comment l’assassinat avait été réalisé. Il a révélé aussi comment un témoin du meurtre, M. Tshikala, qui avait été blessé par balles lors de l’attaque contre M. Prigogine, est mort à l’hôpital de la Monuc (Mission de l’Onu au Congo) après qu’on lui eut aussi roulé dessus avec un véhicule... Il a enfin raconté comment un enfant qui avait vu l’assassinat depuis un kiosque, face au lieu du crime, avait été tué dans la nuit suivant" le crime. Selon la famille Prigogine, le témoin-clé "a décidé de réserver certains détails aux autorités judiciaires". Son récit est conservé "en lieu sûr".

L’affaire fait évidemment du bruit à Goma où il se dit que certains journalistes présents à la conférence de presse ont subi des pressions d’autorités locales pour ne rien révéler de ce qu’ils ont appris.

"Certaines personnes impliquées par notre témoin-clé se sont prévalues d’une proximité avec le président Joseph Kabila", ajoute Me Maingain. "Mais je précise qu’à mon estime, le Président n’est en rien mêlé à cette affaire." Il s’agirait, en somme, d’une tentative d’accroître l’intimidation des témoins.

Un émetteur local, Radio La Colombe, a tout de même retransmis les révélations du témoin-clé.

Lundi, ce dernier, la famille Prigogine et Me Maingain bénéficiaient d’une protection. L’avocat bruxellois cherchait à obtenir de la Monuc "une sécurisation complète" du témoin-clé. Me Maingain a déjà obtenu l’accord de principe des casques bleus pour sécuriser le procès qui devrait suivre les révélations de samedi, sécurisation que la Monuc peut fournir sur demande du gouvernement congolais - "demande faite par le ministre congolais de la Défense", Charles Mwando Nsimba, a précisé l’avocat belge.

Ces développements surviennent dans une ville où les règlements de comptes se sont multipliés, ces dernières années, tant et si bien qu’un colloque sur ce thème avait été organisé en janvier dernier par deux ONG à Goma s’inquiétant de ce que "l’assassinat est devenu tellement courant qu’il semble être vu comme une mort naturelle". Capitale d’une région en guerre, Goma est en effet fréquentée par nombre de gens de sac et de corde, chez qui l’on recrute facilement des exécuteurs de basses œuvres, et les armes y sont facilement accessibles.

Plus généralement, la police congolaise est sous-équipée et souvent sous-formée pour mener des enquêtes. Le stock de poudre servant à relever les empreintes digitales date ainsi de l’indépendance et est pratiquement épuisé, selon une source policière à Kinshasa. Les policiers ne disposent généralement pas de véhicules pour descendre sur les lieux de crimes, ni d’appareils photo pour prendre des clichés et ne bénéficient d’aucune autopsie pour les aiguiller dans leurs recherches. Les enquêtes, lorsqu’elles sont menées, reposent donc essentiellement sur des témoignages.

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