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On s’attend dans une cabane de jardin à trouver des pelles, des râteaux ou une tondeuse à gazon. Mais chez Rose Berger-Fiedler, les deux cabanes du fond du jardin abritent ses archives personnelles. Des centaines de bobines de films et de cassettes sont entreposées. Certaines sont sérieusement rouillées. Avec l’humidité, la pellicule s’est consolidée. D’autres sont en meilleur état même si le lierre a réussi à pénétrer et tombe sur une pile comme une robe sur les épaules d’une femme.

Ces bobines, c’est la vie de cette cinéaste, juive polonaise, qui a travaillé dix-huit ans pour le service des documentaires de la DEFA. La Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) était la fabrique de films et de documentaires de l’ancienne Allemagne de l’Est. Ses studios de Berlin, à la Jägerstrasse (où se trouve l’ambassade belge), et de Postdam, ont produit une quantité de documents qui ont une valeur historique, parfois artistique.

Ceux-ci sont aujourd’hui gérés par une Fondation et distribués dans le monde entier par la société Progress Films. Malgré deux actions en justice, Rose Berger-Fiedler n’a jamais réussi à faire valoir ses droits d’auteur sur les quelque 25 documentaires qu’elle a réalisés pour la DEFA entre 1974 et 1992. Elle garde donc ses bobines 16 mm chez elle, avec l’espoir qu’un accord puisse finalement être conclu.

Dans les marges de la censure

Nous l’avons rencontrée dans sa maison de Marzahn, dans la banlieue est de Berlin, où elle vit depuis une trentaine d’années. Un chat somnole sur le canapé, dans un living-room rempli de bibelots, de plantes vertes et de souvenirs. "Nous ne faisions pas de films de propagande", assure l’ancienne militante du SED, le parti communiste, "il y avait un département spécialisé pour cela au sein de la DEFA. Nous avions un langage cinématographique qui intéressait l’Ouest. J’ai par exemple fait un documentaire sur le cimetière juif de Weissensee qui a impressionné au festival du film de Baden-Baden."

Formée à Leipzig, la réalisatrice faisait partie d’une génération d’artistes qui tentait d’exploiter la marge minimale de liberté qui existait dans la RDA communiste. Parfois, elle fut censurée. "J’avais fait un film sur l’entente entre l’Allemagne et l’Union soviétique. Le film débutait avec cette phrase : les Russes sont venus à trois reprises à Berlin. Quand le film a été montré en URSS, la phrase avait disparu…", raconte-t-elle. "Ils ont aussi enlevé une phrase de la Bible que j’avais mise dans un film sur l oratorio ‘Le Messie’ de Händel. Elle disait : le peuple attend la lumière au bout"…

Pendant près de vingt ans, Rose Berger-Fiedler a filmé la vie en RDA. Elle a notamment fait quatre films sur la synagogue d’Oranienburgerstrasse et sa reconstruction. A l’époque, la communauté juive de Berlin-Est ne comptait pas plus de 200 membres et une seule synagogue opérait, à la Rykestrasse.

"C’étaient des Juifs allemands", dit-elle, "qui voulaient reconstruire en RDA une nouvelle Allemagne". Très vite, cette minorité a été confrontée à un "antisémitisme latent". Puisqu’ils se trouvaient dans une république socialiste, athée, peu pratiquaient leur religion. Le père de Rose, un communiste, avait opté pour la RDA car il ne voulait pas que ses enfants grandissent dans un Israël alors en guerre.

Quelques années à Anvers

Son parcours est éloquent de l’errance des Juifs européens. Léon Berger avait quitté la Pologne pour Londres au début de la Première Guerre mondiale. Il s’était ensuite installé à Berlin, attiré par un système de transport public "qui fonctionnait bien". En 1933, à l’arrivée au pouvoir des nazis, il avait fui à Anvers en Belgique. L’invasion de la Belgique le repoussa en France, à Béziers. C’est là qu’est née Rose, en décembre 1940.

La famille retourna en Belgique à la fin de la guerre, s’installa au n° 74 de la Plantin Moretuslei avant d’être rapatriée en Pologne en 1948. "Mon père n’avait pas la citoyenneté belge. Il était polonais", dit Rose. Très vite, la famille fut confrontée dans le pays natal à des vexations antisémites.

La RDA, où la famille s’installa en 1957, à Leipzig, était donc un choix politique, la promesse d’une société meilleure. "Mon père a vite déchanté", raconte Rose. "Après deux ans, il en avait assez. Moi-même j’ai été évincée de l’école parce que j’étais juive. A cette époque, on peignait des croix gammées sur les portes du théâtre."

Une décision de la Treuhand

La septuagénaire a perdu ses droits sur ses films. Lors de la réunification, la Treuhand, l’organisme de privatisation des biens est-allemands, a considéré que les films tournés par la DEFA avaient été produits par l’Etat est-allemand et que ses réalisateurs n’avaient aucun droit sur ceux-ci. "Rose Berger-Fiedler a cédé ses droits en entrant dans le studio de la DEFA", un organisme étatique, souligne Ralf Schenk, le directeur de la Fondation DEFA. Cette fondation a été créée en décembre 1998 par le gouvernement allemand pour gérer les stocks de films de l’ancienne RDA. Elle a digitalisé la plupart des films. "Nous avons plus de 12000 films en stock, dont un certain nombre de Rose Berger-Fiedler", dit-il.

Mais la réalisatrice ne désarme pas. Elle espère une aide de l’Europe ou d’un organisme privé pour restaurer les films en sa possession. Comme beaucoup d’autres de sa génération, elle en retire surtout une certaine amertume à l’égard de la RFA et de la façon dont la réunification a eu lieu.

"C’est un pays différent pour moi. Je ne me sens pas à la maison ici", dit-elle. Elle veut être enterrée en Pologne, aux côtés de son père. "J’ai vécu dans six pays", dit-elle, "ma maison est en Pologne." Cette dernière confidence faite, elle se lève. Son chat aussi.


Note : ce reportage a été réalisé dans le cadre d'un échange entre « La Libre Belgique » et le « Tagesspiegel » de Berlin, mis en oeuvre par le Goethe Institut. Le programme vise à échanger des journalistes pendant deux à quatre semaines. Plus d'informations sur www.goethe.de/closeup