International Portrait Correspondante en Tunisie

Il avait annoncé son ambition dès le 17 janvier, avant même de reposer le pied sur sa terre natale, quittée en 2002, lorsque son opposition au régime de Zine el-Abidine Ben Ali l’avait forcé à l’exil. A 66 ans, Moncef Marzouki, président du Congrès pour la République (CPR), parti de gauche nationaliste arrivé deuxième aux élections de l’Assemblée constituante (29 sièges), a été élu président de la République tunisienne par les députés.

Un poste arraché à l’issue d’âpres négociations avec le parti islamiste Ennahda, arrivé en tête du scrutin du 23 octobre (89 sièges), et le parti de gauche Ettakatol (21 sièges). Les trois formations avaient annoncé, peu après les élections, qu’ils formeraient un gouvernement de coalition. Mais le partage du pouvoir fut douloureux : Moncef Marzouki n’a pas lâché, face à Mustapha Ben Jaafar, chef d’Ettakatol, qui prétendait lui aussi à la magistrature suprême.

Moncef Marzouki a aussi dû batailler pour obtenir des prérogatives réelles, tandis qu’Ennahda voyait bien les pouvoirs concentrés dans les mains de son secrétaire général, Hamadi Jebali, qui doit devenir Premier ministre. "Je n’accepterai jamais une présidence fictive" , avait prévenu Moncef Marzouki le 30 novembre.

Au final, il se contentera "du minimum", admet Mohamed Abbou, membre du bureau politique du CPR, élu à l’Assemblée. Chef suprême des forces armées, il nommera et révoquera les hauts officiers en concertation avec le Premier ministre. C’est aussi "en coordination" avec lui qu’il déterminera la politique étrangère du pays. "On est presque dans un régime parlementaire, déplore Mohamed Abbou. On a obtenu une garantie : l’armée ne sera pas aux mains d’Ennahda."

Dans son alliance avec le parti islamiste, ce divorcé, père de deux ou trois enfants - il refuse toute précision sur sa vie privée -, va devoir combiner la rigueur morale que lui prêtent ses partisans à un certain sens du compromis. Un équilibre délicat pour celui que ses détracteurs décrivent comme "un intransigeant" .

Moncef Marzouki naît en 1945 à Grombalia, une petite ville située au sud-est de Tunis. A la fin de ses études secondaires, il reçoit une bourse universitaire pour poursuivre son parcours en France, où il décroche en 1973 un diplôme de docteur en médecine. A son retour en Tunisie en 1979, il intègre la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), dont il devient président en 1989.

En 1994, il rompt avec la LTDH, dont il fustige la compromission avec le régime de Ben Ali. La même année, il présente sa candidature à la présidence de la République. Un projet qui lui vaut plusieurs mois de prison, puis la confiscation de son passeport. "Défenseur acharné des droits humains" , selon Mokhtar Trifi, président de la LTDH de 2000 à 2011, Moncef Marzouki participe en 1998 à la création du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), jamais reconnu par l’ancien régime.

Son engagement politique se précise en 2001, avec la création du Congrès pour la République (CPR). Le parti, illégal jusqu’au 8 mars dernier, conduit son chef à l’exil en France, où sa dénonciation du régime se fait plus virulente encore. Sa politique est empreinte des valeurs humanistes défendues depuis son jeune âge : Etat de droit, libertés fondamentales, égalité des sexes. Solidement ancré à gauche, Moncef Marzouki s’insurge aussi face à la misère sociale et aux inégalités régionales en Tunisie.

Son rapprochement avec Ennahda s’amorce en 2003 : il signe avec le mouvement islamiste la Déclaration de Tunis, qui consomme son divorce avec les autres partis d’opposition. Le document ne fait pas mention de la "laïcité", se contentant d’affirmer "la garantie de la liberté de croyance à tous et la neutralisation politique des lieux de culte".

Mais la stratégie porte aujourd’hui ses fruits. Les premières élections libres de l’histoire du pays ont sanctionné les partis de gauche à la rhétorique anti-islamiste. Moncef Marzouki affirme quant à lui "l’identité arabo-musulmane" de la Tunisie, et fustige "la vieille gauche laïcarde et francophone, totalement déconnectée des vrais problèmes de la société tunisienne" .

A ceux qui l’accusent d’avoir "pactisé avec le diable", il rétorque qu’Ennahda est "un mouvement conservateur avec une connotation religieuse" . Il a néanmoins dû rassurer, ces dernières semaines, en promettant qu’il ne transigerait pas sur certaines "lignes rouges" : "libertés publiques, Droits de l’homme" . Pour Mokhtar Trifi, le nouveau président de la République "est trop imbu de lui-même pour se plier à des volontés contraires aux siennes" .

Depuis la révolution, l’intelligence de Marzouki fut aussi d’apparaître proche du peuple. Le candidat, pas plus que l’opposant, n’a porté la cravate. De ses grosses lunettes style années 1980, il a fait le symbole de son parti. "Nous devons beaucoup à son charisme et à son intégrité" , souligne Abdelaziz Kotti, député membre du CPR. Un crédit qu’il va falloir conserver pour compter lors des élections qui seront organisées à l’issue des travaux de l’Assemblée constituante.