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Le photographe Rodolphe de Decker propose un récit personnel dans les pas de Mère Teresa à Cacutta. Ce reportage de la série "Dans le Secret des Lieux" est proposé exceptionnellement en libre accès.


Mère Teresa a offert ses mains pour servir les pauvres et son cœur pour les aimer. Dans son sillage, Jacqueline de Decker, une résistante belge et infirmière de guerre, paralysée à 80%, a offert sa souffrance et sa vie aux œuvres de Mère Teresa. Sœur de mon grand-père, elle fut la première à la rejoindre à Patna en 1948 et resta sa "second-self" jusqu’au bout. J’ai décidé de me rendre en Inde pour réaliser un reportage photographique dans ces lieux où la souffrance est quotidienne et la pauvreté tellement présente qu’elle semble absente aux yeux de ceux qui la vivent.

© DR

Kolkata (anciennement Calcutta), le 4 septembre 2017, arrivée à 5h30.

Sur les trottoirs, des hommes, des familles dorment à même le sol. Un passé colonial défiguré est omniprésent. Des quantités de chiens, vaches, chats vivent comme ils peuvent, se rassasiant de déchets trouvés ou de nourriture donnée par un passant apitoyé.

© Rodolphe de Decker
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Quelques heures après mon arrivée, je me rends à la "Mother House", maison "mère" de "Mère" Teresa, lieu où l’ordre des Missionnaires de la Charité est géré. Mère Teresa a vécu ici de 1953 jusqu’à sa mort en 1997. Sa tombe est installée dans une pièce du rez-de-chaussée, le corps tourné vers la rue, toutes fenêtres ouvertes, comme pour rester au plus près de ceux qu’elle a tant protégés.

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Le lendemain, après la messe de célébration des 20 ans de la mort de celle qui a été canonisée en 2016 par le pape François, un défilé incessant anime la tombe ; tout le monde y dépose un petit présent. Toutes les couches de la population viennent remercier la Sainte pour l’action qu’elle a entreprise : les représentants des différentes religions, les pouvoirs locaux, des policiers, des écoliers, des mendiants.

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La Mother House n’est pas la seule maison des Missionnaires de la Charité à Kolkata. De nombreux mouroirs, orphelinats et dispensaires sont répartis dans la ville, souvent au plus proche des bidonvilles. Dans ces centres, les "Volunteers" s’affairent pour aider les religieuses à accomplir leurs tâches quotidiennes.

Le mouroir de Prem Dan est comme une oasis au milieu de la ville… De l’espace, des jardins, des palmiers et… 400 patients qui attendent… attendent… Ceux qui vivent là sont souvent sans famille, la plupart sont en fin de vie, d’autres sont handicapés, abandonnés…

© Rodolphe de Decker
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A l’aide de matériel rudimentaire mais suffisant une infirmière soigne un vieil homme. Une volontaire mexicaine masse doucement les épaules d’une patiente qui la remercie avec bienveillance et émotion. Une autre me demande de prendre une photo avec la volontaire californienne qui s’occupe d’elle depuis plusieurs jours. Complicité, amitié sont nées entre ces jeunes de 20 ans et ces patientes dans ce lieu dédié à la mort.

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Quelques mètres plus loin, sous un auvent, quelques patients sont attablés, crayonnant des couleurs sur un papier sorti d’un livre d’enfant. D’autres profitent d’une balançoire colorée, d’un tourniquet : une vraie plaine de jeu ! Dans ce lieu respire une envie de profiter de bonheurs simples.

Si les religieuses sont catholiques, les pensionnaires sont de toutes les religions. Lorsqu’une personne décède, les sœurs s’engagent à respecter les volontés et les rites de la religion du défunt.

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Kaligath est le premier mouroir que Mère Teresa a ouvert. Son objectif est de sortir les mourants de la rue afin de leur donner à manger, un maximum de soins et beaucoup d’amour pour les aider à mourir avec un peu de dignité.

La charité des missionnaires est infinie : il n’est pas rare de voir le nombre de patients largement dépasser la capacité d’accueil des centres.

© Rodolphe de Decker
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A proximité du centre, se trouve un bidonville. La plupart de ses chemins sont bétonnés. Les murs de tôle, de bois ou de pierres s’affaissent avec le temps. Des antennes paraboliques sont parfois plantées sur les toits en tôle ondulée. Les écoles sont rudimentaires : pas de place pour des bancs dans cette étroite pièce d’à peine 10m² qui accueille une classe d’une quinzaine d’enfants.

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Au milieu de tout cela, des enfants, ravis de voir un photographe, se ruent sur moi et me demandent de prendre leur portrait. Sous le regard amusé et bienveillant des parents, ils m’offrent leurs magnifiques sourires rayonnants et sont enchantés de découvrir leur visage sur l’écran de mon appareil photo. Ils décident de me suivre au gré des ruelles et chemins. C’est sûr, on est bien dans la Cité de la Joie !

© Rodolphe de Decker
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Après les multiples rencontres enrichissantes de Kolkata, je me rends à Patna. Sister Joël m’accueille avec un grand sourire, comme celui qu’on retrouve sur le visage de toutes les religieuses de l’Ordre. Plusieurs femmes sont engagées pour s’occuper des pensionnaires car les volontaires ne viennent pas jusqu’ici. Des hommes s’occupent des différents travaux de restauration du site. Lors de la visite, Sister Joël me montre un vieux bâtiment dans lequel se trouvent un parloir et une petite chambre simple décorée d’une multitude d’objets qui rappellent Sainte Teresa. Il s’agit de la chambre qu’elle occupait en 1948. Un cadre affiche un résumé de sa vie et fait référence à Tante Jacquot. Je reconnais le couloir et le petit parloir. Je suis bien à l’endroit où ma tante a rejoint Sœur Teresa en 1948. Elle venait de recevoir l’autorisation du Vatican de rompre ses vœux pour aller dans les bidonvilles. Loin de Kolkata, dans cette petite maison, je suis à la source du travail de la Sainte, là où tout a commencé.

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Une après-midi, j’accompagne Sister Joël dans un hôpital pour y conduire une patiente. Au milieu d’un couloir, se trouve un grand bassin en pierre. A ces pieds stagne de l’eau pleine de rouille. Au fond du bassin, 30cm d’eau offrent un peu d’espace vital à des tortues et des poissons divers. Demandant si ces animaux ont des vertus thérapeutiques, on me répond qu’il s’agit d’un bassin pour décorer afin de rendre l’attente des patients plus confortable. Dans le coin de la pièce, des déchets attendent au milieu d’une saleté omniprésente. « Si vous avez vu Patna, vous pouvez aller partout en Inde » Sister Joël avait probablement raison.

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Dernière étape du voyage, les deux centres de Varanasi (adultes) et de Shivpur (enfants). Dans la ville sacrée de hindouisme, je croise les premiers touristes non indiens du voyage. Ici, on sent que l’Occident passe plus régulièrement : les commerçants de rue sont plus oppressants…

Après un tour en bateau en version touriste, j’accoste au Shivali Gath pour rencontrer les patients du centre de Varanasi. J’y rencontre un jeune homme qui arbore un sourire inoubliable malgré le traumatisme crânien grave qu’il a subi suite à un accident. Les missionnaires sont là pour l’aider.

© Rodolphe de Decker

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Bruxelles accueille également une de leurs maisons, située près de la gare du Midi. Les sans-abri y reçoivent des repas et peuvent se doucher. Les religieuses refusent une aide financière mais accueillent des volontaires pour aider à servir les repas. 20 ans après la mort de Mère Teresa, l’ordre continue de grandir. Dans le monde, elles sont actuellement 5150 membres.