Neuf ans après, le procès de Colonna

BERNARD DELATTRE Publié le - Mis à jour le

International CORRESPONDANT PERMANENT à PARIS

Un mois de procès hautement médiatisé et placé sous haute protection policière s'ouvre, ce lundi, devant la cour d'assises spéciale de Paris. Près de neuf ans après l'assassinat du préfet de Corse Claude Erignac, en février 1998, le tireur présumé, Yvan Colonna, comparaît devant cette juridiction spécialisée, composée exclusivement de magistrats professionnels.

L'assassinat du préfet Erignac avait plongé la France dans la stupeur et l'indignation. Chaotique à souhait, l'enquête sur ce crime avait ensuite alimenté la chronique. Plusieurs pistes (les nationalistes dissidents, un crime politico-mafieux, la piste agricole, etc.) avaient successivement été suivies, sans succès par les enquêteurs. Ce qui n'avait pas empêché des vagues d'arrestations d'une ampleur sans précédent dans l'île (360 suspects interpellés rien qu'en 1999).

Yvan Colonna lui-même avait entamé sa cavale au nez et à la barbe des policiers, quasiment en direct à la télé. Pendant ses quatre ans de fuite, d'innombrables fausses pistes avaient été suivies, jusque dans des pays aussi exotiques que le Venezuela. Les rivalités entre police antiterroriste, gendarmerie et police judiciaire, comme la méconnaissance du terrain corse par les enquêteurs, avaient longtemps retardé son arrestation.

Finalement, Yvan Colonna avait été interpellé en juillet 2003, dans ce maquis corse qu'il n'avait en fait jamais quitté. La simultanéité de son arrestation avec la fin de la campagne pour le référendum sur le statut de l'île avait fait jaser. Et le ministre de l'Intérieur d'alors, Nicolas Sarkozy, avait dérapé en se réjouissant publiquement, au mépris de la présomption d'innocence, de l'interpellation de "l'assassin du préfet Erignac". A la veille du procès, d'ailleurs, les défenseurs des droits de l'homme, toujours inquiets, ont mené dans l'île une campagne d'affichage réclamant un procès équitable pour le berger corse.

Aucune preuve matérielle

Ce dernier, par la voix de ses avocats - qui dénoncent "une instruction à charge" -, s'est dit "serein" et "déterminé à démontrer qu'il n'a aucune responsabilité dans le crime dont il est accusé".

Yvan Colonna risque la perpétuité. Mais sa condamnation, si elle est attendue, n'ira pas de soi. L'instruction a établi qu'il était en contact téléphonique fréquent avec les membres du commando au moment de l'assassinat. Mais sa présence sur le lieu du meurtre n'a pu être prouvée, aucun témoin oculaire du drame ne l'a reconnu, et aucune empreinte ADN ne le met en cause.

Ce procès, en tout cas, risque d'être gênant pour beaucoup de monde. Pour les forces de l'ordre, d'abord : il va rappeler les irrégularités de procédure ayant émaillé l'enquête et l'hétérodoxie des méthodes policières employées - lesquelles, en 2006, avaient contribué à l'acquittement spectaculaire, en appel, des deux commanditaires présumés du crime. Procès gênant pour les élus nationalistes corses, ensuite : ils ont toujours refusé de condamner les auteurs de l'assassinat du préfet. Procès potentiellement gênant pour les politiques parisiens, enfin.

A droite, l'omnipotent secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, pourrait être cité. A gauche, cela va rappeler combien le gouvernement Jospin a été en dessous de tout dans ce dossier, tant dans la traque d'Yvan Colonna que dans la politique de rétablissement de l'Etat de droit menée dans l'île après 1998. Qui avait conduit à l'effarante "affaire Bonnet", du nom du préfet ayant succédé à Claude Erignac, qui avait été suspendu puis jeté en prison pour avoir fait incendier une paillote de plage.

BERNARD DELATTRE

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