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RÉCIT

Vendredi 8 décembre 2000. À l'extérieur du palais des expositions Acropolis de Nice, il fait déjà nuit. Les plus hauts dirigeants des Quinze terminent leur deuxième journée de sommet européen, et rares sont ceux qui imaginent les heures de palabre à venir.

Ce soir-là, Jacques Chirac, flanqué notamment de Lionel Jospin, reçoit les quatorze délégations l'une après l'autre, pour «les tester sur ce qui pourrait être dégagé en vue d'un accord» sur la réforme des institutions européennes, clou du spectacle niçois. Tenu à l'écart comme l'avait été en son temps Jacques Delors en pareille circonstance, le président de la Commission, Romano Prodi, fulmine. «La présidence a mené la négociation comme elle l'entendait», tempère le commissaire Michel Barnier. «Il s'agissait d'une conférence intergouvernementale sur la modification du traité et beaucoup de gouvernements considéraient que c'était une affaire entre eux.»

Les Suédois, emmenés par le Premier ministre Göran Persson, entrent les premiers dans le confessionnal français, suivis des Belges représentés par Guy Verhofstadt, Louis Michel et le négociateur Frans van Daele , puis des Espagnols, des Danois, des Grecs et ainsi de suite. L'occasion pour le trio belge de bien insister sur ses souhaits de voir le champ du droit de veto réduit, le principe des coopérations renforcées (1) simplifié, le nombre de commissaires européens limité à un par nationalité et les Quinze traités de manière équitable.

À la lumière de ce qu'ils récoltent durant la soirée, les experts planchent toute la nuit, pour fournir le lendemain, samedi, un premier projet d'accord. Mais le résultat n'est pas à la hauteur des attentes et la proposition française fâche à peu près tout le monde, pays membres et candidats. «C'est un coup d'État institutionnel!», tempête le Premier ministre portugais, Antonio Guterres, qui juge la redistribution des voix au Conseil des ministres, notamment, beaucoup trop favorable aux grands États. S'il n'y avait que cela Mais le document manque, de surcroît, de la plus élémentaire logique: la France (59 millions d'habitants) garde le même poids que l'Allemagne (82), alors que l'Espagne (39,4) reçoit deux voix de plus que la Pologne (38,7). Outré, le Premier ministre Jerzy Buzek empoigne son téléphone depuis Varsovie, tandis qu'à Nice, le chef de la diplomatie allemande, Joschka Fischer, jure que «nous ne ferons pas un traité au détriment des tiers».

Bref, tout est à refaire. Mais, comme le rappelle le Français Hubert Védrine, «personne n'est là pour rigoler».

Les séances de travail reprennent, des apartés s'organisent, les propositions et contre-propositions de compromis se succèdent sur la table. Les Belges commencent à sentir l'étau dangereusement se resserrer: «Je peux vous dire que nous sommes particulièrement sous pression!», lâche à la presse, dans l'après-midi, un Louis Michel remonté. Et pour cause: les Français entendent leur faire accepter ce qu'ils refusent pour eux-mêmes par rapport à l'Allemagne, c'est-à-dire mettre fin à la parité des voix entre la Belgique et les Pays-Bas. C'est une «discrimination illégitime!», peste le ministre, avant de retourner à la négociation. «Guy m'attend, et on n'est pas trop de deux en ce moment!»

«LA PROXIMITÉ D'ÉCHÉANCES POLITIQUES»

En ce samedi après-midi, tout ne va cependant pas si mal. Les diplomates belges planchent avec leurs collègues italiens, allemands et suédois sur les dispositions prévoyant de nouvelles réformes européennes en 2004 dispositions qui seront adoptées telles quelles par les autres délégations , pendant qu'un compromis se dessine sur la composition future de la Commission européenne. Mais il faut rappeler à cet égard que les Quinze avaient crevé l'abcès lors d'un dîner, en octobre à Biarritz, qui avait tourné en bagarre mémorable entre grands et petits pays.

Retour à Nice, où un repas «à la bonne franquette»

Comme le qualifie Hubert Védrine, est organisé en cette soirée de samedi pour ceux qui veulent; certains dirigeants, gavés, en profitent pour déserter. Guy Verhofstadt, lui, réunit sa délégation à l'hôtel «La Pérouse» vers 22 heures pour faire le point sur une situation peu encourageante. Quand les Quinze se quittent, en effet, ils demeurent embourbés dans la fameuse répartition des voix au Conseil des ministres, ainsi que dans la limitation du champ du droit de veto. «J'ai eu le sentiment que la proximité d'échéances politiques nationales dans plusieurs pays en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni pesait très lourd sur cette discussion», remarquera rétrospectivement le commissaire Barnier.

LA DOUCHE FROIDE DU DIMANCHE MATIN

Dimanche matin, c'est la douche froide! La France met sur la table sa nouvelle proposition de distribution des voix entre les pays: les Néerlandais obtiennent un décrochage par rapport aux Belges, mais les Français restent sur le même pied que les Allemands. Pourtant, Guy Verhofstadt avait l'impression de s'être bien fait comprendre quand Jacques Chirac était venu lui rendre visite à Bruxelles fin novembre.

«Nous étions confiants», confirme un diplomate belge, mais Wim Kok s'est manifestement montré plus persuasif. De fait, «samedi, il avait beaucoup protesté, il avait poussé des hurlements en disant que la parité avec la Belgique était inacceptable pour lui. La présidence a estimé qu'il fallait en tenir compte», rapporte-t-on de source française. Le Premier ministre belge, pour sa part, «avait développé un plaidoyer plus large. Il avait plusieurs demandes» ; certaines ont été satisfaites, d'autres pas. «Il faut aussi se rendre compte que Wim Kok passe pour un sage de l'Europe, qu'il est respecté, ajoute-t-on dans la délégation belge. Il est au pouvoir depuis longtemps et l'ancienneté compte dans un Conseil européen.» Guy Verhofstadt, en revanche, «est encore très neuf. En plus, il a un style provocateur qui ne passe pas toujours bien».

Quoi qu'il en soit, Louis Michel ne décolère pas devant l'injustice: ce décrochage «ne répond à aucune logique!», s'exclame-t-il dimanche en salle de presse. Les Belges ne sont pas les seuls à tonner. «On a vu une grande sortie des petits pays, menés par le Portugal», relate un diplomate français, notamment parce que la ventilation entre grands et petits pays demeurait trop forte. La présidence s'engage alors dans une course d'obstacles «on les a pris les uns après les autres». Jacques Chirac «a utilisé la technique du grignotage, explique un haut diplomate belge. Il a acheté systématiquement les mécontents».

«J'ai presque immédiatement obtenu ce que je voulais», c'est-à-dire une voix de plus au Conseil, confirme le Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker. «J'étais d'accord de prendre en compte la nécessité pour les grands États membres d'élargir, dans une mesure raisonnable, leur poids relatif, mais j'avais mis en garde contre le danger de laminage des «petits». J'ai toujours refusé l'équation intégrale entre démocratie et démographie. Guy Verhofstadt a été le premier à me soutenir. Il a fait sienne ma position sur ce point, et j'ai fait mienne sa position sur le décrochage entre la Belgique et les Pays-Bas. C'était entendu entre nous avant que le sommet commence», rapporte-t-il. «J'ai aussi dit à Jacques Chirac que je n'acceptais pas d'être écouté quand on me demandait de jouer le messager entre la France et l'Allemagne, mais de ne pas être entendu lorsque je défendais les intérêts du Luxembourg.» Ainsi Jean-Claude Juncker a-t-il, comme d'autres avant et après lui, obtenu gain de cause.

La bataille pour les voix n'occupe pas seule les esprits en ce dimanche: les Quinze ont d'autres casseroles sur le feu. Ainsi décident-ils de retourner à un dossier crucial encore en suspens, la limitation du champ du vote à la paralysante unanimité. «Les uns et les autres nous ont fait part de leur impossibilité de bouger. On s'est retrouvé à la fin de l'après-midi, avec finalement peu de chose» sur le sujet, résume un diplomate français. Beaucoup trop peu pour les Belges, qui n'en paraissent que plus motivés à défendre leur position sur «le» sujet de la nuit à venir, la redistribution des voix entre les Quinze, cette véritable querelle de marchands de tapis. «Toutes ces histoires de vote, c'est du masochisme, on dirait un test de virilité. La vraie vie est ailleurs», philosophe un diplomate belge.

LES BELGES, ISOLÉS MAIS SOUTENUS

En fin de journée dominicale, les Portugais résistent encore aux côtés des Belges. Mais plus pour longtemps: ils finissent, eux aussi, par obtenir ce qu'ils réclamaient, une nouvelle baisse du poids des grands pays par rapport aux petits et un rééquilibrage entre eux et l'Espagne, notamment.

«Il faut voir clair. Il arrive un certain moment où, dès qu'on peut avoir une solution pour nos problèmes, pour notre Parlement, pour notre opinion publique, on accepte», reconnaît le secrétaire d'État portugais aux Affaires européennes, Francisco Seixas da Costa. «Mais, même après cela, nous avons travaillé de façon à trouver une solution acceptable pour la Belgique.» De fait, Antonio Guterres n'a pas ménagé ses efforts tout au long de la nuit de dimanche à lundi pour imaginer une porte de sortie honorable pour son collègue Verhofstadt. Parce que «la Belgique, et l'Italie aussi d'ailleurs, sont les pays les plus cohérents de toute l'Union, ils partagent un sentiment communautaire profond», explique le secrétaire d'État, et parce qu' «on a bien compris que le problème du décrochage avec les Pays-Bas était très sensible pour vous, surtout s'il n'y en avait pas un entre l'Allemagne et la France. Je n'ai jamais oublié la «discussion» que Jean-Luc Dehaene avait eue avec Wim Kok en 1997 à Amsterdam à ce sujet!».

Isolés les Belges, mais soutenus, donc, et pas seulement par les Portugais, puisque d'autres dirigeants n'ont pas manqué, à un moment ou à un autre, de voler à leur secours.

Quand minuit sonne, dimanche soir, personne ne voit la fin des négociations. Les provisions sont épuisées; le traiteur Lenôtre, qui avait prévu 40.000 repas, en a servi 50.000. En salle de presse, l'information tourne en rond, les journalistes guettent les conseillers diplomatiques, qui n'ont rien ou si peu à dire. Pendant ce temps, au coeur du palais Acropolis, la séance est interrompue pour l'énième fois et les conseillers sont tenus à distance. Les dirigeants discutent, des petits groupes se forment et se déforment, des conciliabules s'organisent, une sorte de remue-ménage collectif baigne la salle de réunion.

«Je ne dirais pas que, du point de vue méthodologique, c'était un grand exemple de la meilleure façon de diriger une réunion!», ironise Francisco Seixas da Costa. «La présidence faisait partie du problème et non pas de la solution», ajoute même Jean-Claude Juncker. «C'était une réelle pagaille», reconnaît-on du côté de la présidence, «mais ce n'était pas seulement le fait de la désorganisation française». Tout au long du sommet, «chacun y allait de ses interventions, disait avoir trouvé le meilleur système pour régler tout. Des délégations nous demandaient des choses et disaient le contraire en public».

«FAIRE ATTERRIR L'ACCORD»

L'heure tourne, les cerveaux fatiguent, les susceptibilités s'aiguisent et les Belges ne bougent pas, toujours insatisfaits. Vers une ou deux heures du matin, excédé par le traitement réservé par Jacques Chirac, Louis Michel laisse échapper: «Si c'est comme ça que vous traitez les petits Il y a vraiment deux poids deux mesures ici!»

À cette heure avancée, il n'en faut pas plus pour faire exploser le Président français: «C'est scandaleux de dire ça! C'est vous, Michel, qui êtes le mauvais coucheur!» Les témoins de la scène en rient encore aujourd'hui. «J'ai la réputation dans ces cénacles d'être une espèce de fomentateur, mais on m'attribue des vices et des vertus que je n'ai pas!», assure le ministre. «Il était vexé», rapporte un diplomate belge, d'autant que, dans le couple qu'il formait avec Guy Verhofstadt, il passait plutôt pour «l'élément apaisant».

Stratégiquement parlant, l'explosion du Français tombe en tout cas au plus mal. «Nous étions en train de bien mesurer les conséquences de notre veto. Nous pensions à l'euro et nous savions que nous devions faire attention à ne pas nous isoler avant la présidence belge de l'Union. Psychologiquement, nous avions déjà gagné. Il fallait faire atterrir l'accord. Mais Chirac n'a rien compris», remarque aujourd'hui le chef de la diplomatie belge. Par contre, «chez Lionel Jospin et Hubert Védrine, il y avait un vrai sens de l'écoute».

Tout au long de la nuit, la Belgique enregistre ce qu'on lui propose pour l'amadouer: des sièges d'eurodéputés supplémentaires, l'organisation des sommets européens à Bruxelles (lire ci-dessous), la nomination du président de la Commission à la majorité qualifiée un réel succès. Elle obtient même que les trois pays du Benelux, qui avaient un peu pathétiquement affiché leurs divergences «On aurait pu faire l'économie de cet étalage de différences entre nous, mais sans doute n'était-ce pas possible», regrette Jean-Claude Juncker , pèsent ensemble le même nombre de voix qu'un grand pays.

«Nous savions dès le début que nous serions sous pression, explique Guy Verhofstadt. Nous avions défini une stratégie, qui était de voir notre intérêt dans le projet européen plutôt que de nous battre pour notre propre intérêt national. Nous avons utilisé le plus longtemps possible l'argument des voix pour engranger de petits points européens.»

L'écureuil belge engrange, donc, mais ne transige toujours pas. Les ouvriers de la 25e heure s'affairent autour d'Antonio Guterres pour préparer la déclaration finale. «Par le passé, c'est le président de la Commission qui jouait ce rôle important dans les dernières heures des Conseils européens. Mais, à Nice, Romano Prodi n'apportait aucune solution» , déplore Francisco Seixas da Costa.

«Vers quatre heures du matin, on est rentré en séance» , reprend Guy Verhofstadt. «J'ai fait mes deux dernières propositions» , l'une sur base du travail de son collègue portugais «pour faciliter la prise de décision» à la majorité qualifiée, l'autre dans le but d'augmenter le poids relatif de la Lituanie et de la Roumanie. «Il fallait se montrer logique. Comme je ne pouvais accepter, samedi, que la Pologne pèse moins que l'Espagne, je ne pouvais tolérer que la Lituanie ait moins de voix que l'Irlande et que la Roumanie en ait autant que les Pays-Bas» , explique-t-il. «Cette dernière intervention, c'était une sortie par le haut au milieu d'un déferlement d'égoïsmes nationaux. Il y a eu une vraie générosité de la part de Verhofstadt» , estime-t-on dans le camp français.

Il est presque 4 h 30 du matin lundi 11 décembre quand Jacques Chirac constate, finalement, qu' «il y a accord sur le paquet global» .

Crevés, les Quinze veulent tant en finir qu'ils oublient de vérifier les conséquences des nouveaux paramètres acquis. Tout l'équilibre s'en est trouvé bouleversé ce dont on s'est aperçu plus tard! , si bien que les diplomates ont dû, après Noël, passer deux journées à Bruxelles à rattraper les dégâts!

L'accord conclu, il restait à le vendre. «Verhofstadt n'était pas très sûr de lui en sortant», rapporte un diplomate belge, mais quand il déboule en salle de presse vers 5 heures, il présente avec verve ses acquis: «J'ai combattu pour l'Europe, pour la dignité des nouveaux membres et aussi pour le Benelux», justifie-t-il, devant un parterre de journalistes dont les capacités d'analyse sont reconnaissons-le un peu émoussées.

Deux salles plus loin, le Premier ministre finlandais Paavo Lipponen vante le «grand héros» de la nuit. «J'ai simplement dit ce que je pensais franchement, dès le début, se contente aujourd'hui de dire Guy Verhofstadt, sur base d'arguments européens de fond, pas sur une base nationaliste.»

(1) Ce mécanisme doit permettre à un groupe de pays d'aller vers plus d'intégration européenne sans être freinés par les États plus frileux.

© La Libre Belgique 2001