International La capitale se penche sur l’ère coloniale longtemps refoulée de son histoire. 

Bruxelles a ses rues du Général Henry ou du Général Fivé. Dans la même veine coloniale, Berlin a sa Petersallee et, sans complexe, sa Mohrenstrasse - la rue Nègre - en plein cœur de la ville.

Voilà plus de dix ans que l’association Berlin Postkolonial milite pour changer le nom de ces rues qui rappellent le bref passé colonial de l’Allemagne ou un racisme latent. En vain pour l’instant en ce qui concerne la Mohrenstrasse, inaugurée au XVIIIe siècle. En revanche, la municipalité du quartier populaire de Wedding, au nord de Berlin, a décidé de "décoloniser l’espace public". "La Petersallee, la Lüderitzstrasse et la Nachtigalstrasse seront débaptisées à l’automne 2017", se réjouit Christian Kopp, historien et membre de l’association Berlin Postkolonial. Toutes évoquent des colonisateurs violents : Carl Peters, surnommé "Peters le pendeur" pour avoir fait exécuter des milliers de personnes en Ouganda et au Zambèze; Adolf Lüderitz, peu scrupuleux marchand de tabac considéré comme l’un des initiateurs du génocide en Namibie; ou encore Gustav Nachtigal, explorateur et commissaire du Reich au XIXe pour l’Afrique de l’Est.

D’ici à mai prochain, un jury composé d’Afro-Allemands et d’Africains doit proposer des noms d’héroïnes des guerres d’indépendance africaines pour remplacer celui des colons. Les habitants de ces rues se sont longtemps opposés aux changements "par conservatisme surtout", estime Christian Kopp, mais "les mentalités évoluent".

Des excuses pour la fin de l’année

L’Allemagne a longtemps refoulé cette période de l’histoire qui a duré peu de temps : de la conférence de Berlin en 1884, qui a également confirmé la mainmise du roi Léopold II sur le Congo, au traité de Versailles en 1919, qui a retiré à l’Allemagne ses colonies à la fin de la Première Guerre mondiale.

Longtemps idéalisé

Depuis, "le passé colonial a été complètement occulté des manuels scolaires" en Allemagne de l’Ouest, remarque Christian Kopp. Longtemps, l’Allemagne a même "idéalisé ce passé", constate Heike Hartmann, curatrice d’une exposition sur le passé colonial de l’Allemagne qui se tient jusqu’en mai au musée d’histoire à Berlin. A travers des publicités, des cartes postales ou des films sur les "courageux" explorateurs, l’exposition montre à quel point "les Allemands étaient dans une démarche d’auto-représentation positive qui légitimait leur présence là-bas", dit la curatrice.

Depuis 1945, "le travail de mémoire s’est concentré surtout sur l’Holocauste", faisant passer au second plan la question coloniale, remarque Heike Hartmann. Aujourd’hui, "le discours change sous l’impulsion des études africaines depuis les années 90 et de mouvements citoyens". La reconnaissance des exactions allemandes suit lentement. En juillet 2015, le gouvernement a reconnu au détour d’une conférence de presse que le massacre de 50 000 à 80 000 Héreros et Namas par les troupes allemandes entre 1904 et 1908 était bien un "meurtre de masse".

Depuis, l’Allemagne et la Namibie ont créé une commission qui doit amener une reconnaissance du génocide et des excuses officielles d’ici à la fin de l’année. Mais les discussions achoppent surtout sur la question des indemnisations.