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Le cauchemar de Guy Verhofstadt est devenu réalité. L’Alliance des libéraux et démocrates européens, qu’il préside, s’est fait souffler la place de troisième force politique du Parlement européen par le groupe des Conservateurs et réformistes (ECR). Dont la vision européenne est à mille lieues du rêve fédéraliste de l’ancien Premier ministre belge.

Fort de septante eurodéputés issus de quinze Etats membres, l’ECR se pose en défenseur du concept d’"euroréalisme" . Dans les faits, "ce sont des antifédéralistes européens, mais ils sont fondamentalement eurosceptiques. Ils rejettent l’intégration politique européenne et l’objectif d’une union toujours plus étroite défini dans les traités" , commente Nathalie Brack, chercheuse à l’Université d’Oxford et à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste du Parlement européen et de l’euroscepticisme.

Un assemblage hétéroclite

L’ECR est, en effet, dominé par les conservateurs britanniques (dix-neuf élus), le parti du Premier ministre David Cameron, très en froid avec l’Union. S’y retrouvent aussi dix-sept élus polonais du parti Droit et Justice (PiS) de l’ex-Premier ministre Jaroslaw Kaczynski, peu suspect d’europhilie. Pour étoffer ses rangs, l’ECR a recruté tous azimuts lors des dernières semaines. Il a notamment attiré le parti anti-euro allemand Alternative für Deutschland (AfD), le xénophobe Parti du peuple danois et les souverainistes Vrais Finlandais. Last but not least , l’ECR a intégré en son sein les quatre élus nationalistes flamands de la N-VA auxquels Guy Verhofstadt fit les yeux doux, en vain.

Au détriment de la cohérence ? "C’est plus un groupe tactique qu’un vrai groupe politique" , estime une source européenne. " Les liens du cartel sont assez lâches", reconnaît Pieter Cleppe, du think tank britannique Open Europe, proche des thèses des conservateurs et réformistes. L’analyste juge cependant que l’ECR n’est pas nécessairement "moins cohérent que le Parti populaire européen" (PPE) .

Quelle influence ?

D’ailleurs, outre la volonté de limiter l’action de l’Union européenne à une coopération entre Etats membres, plusieurs points font consensus parmi les membres de l’ECR. Un atlantisme prononcé; une vision - disons - droitière des questions sociales; un certain conservatisme sur les questions sociétales et la défense du libre-échange économique. Même si "l’AfD n’est pas favorable à la conclusion du traité transatlantique et que le PiS est moins porté sur le libéralisme économique que les Tories" , ajoute Pieter Cleppe.

Reste à voir quelle pourra vraiment être l’influence de l’ECR au Parlement, le PPE, les sociaux-démocrates et l’ALDE ayant conclu une alliance, pour se partager les postes importants. De plus, hormis les conservateurs britanniques (en attendant la N-VA, en Belgique, et le PiS, en Pologne ?), les partis de l’ECR ne disposent pas de relais dans les gouvernements. "Les conservateurs britanniques auraient eu plus de poids s’ils étaient restés au sein du PPE" , estime la source européenne. "Ils risquent d’être marginalisés au début, mais s’ils n’adoptent pas des positions trop radicales, ils pourraient conclure des alliances ponctuelles avec le PPE et l’ALDE sur des questions économiques", épingle Nathalie Brack.

"Au contraire du groupe (europhobe, NdlR) EFD, l’ECR ne veut pas uniquement utiliser le Parlement comme une tribune" , précise Pieter Cleppe. On en veut pour meilleure preuve qu’il semble " avoir sécurisé la présidence de la commission du Marché intérieur" , "le dada des Britanniques" , ajoute l’analyste.

Il n’en reste pas moins que les membres de l’ECR n’aiment pas ce Parlement qui incarne un embryon de fédéralisme européen dont ils ne veulent pas. "Mais ça n’empêche pas qu’il faut y être , explique Pieter Cleppe, comme la N-VA est au Parlement fédéral belge."

Quels postes les Belges convoitent-ils ?

Le nouveau Parlement européen est entré en action, mardi à Strasbourg, avec la réélection de l’Allemand Martin Schulz à sa présidence, fort de 409 voix favorables sur 612 exprimées. L’accord, donnant donnant, prévu à l’issue des élections de mai a fonctionné : le social-démocrate retourne au perchoir de l’assemblée en échange du soutien de sa famille politique au démocrate-chrétien luxembourgeois Jean-Claude Juncker, proposé à la présidence de la Commission européenne par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union. Les deux partis sortis en tête du scrutin ont confirmé leur alliance avec les libéraux et, dès la fin de la semaine dernière, les jeux étaient faits sur les deux fronts.

Reste l’attribution des postes clés que sont, pour l’essentiel, les vice-présidences de l’institution et les présidences des commissions parlementaires. L’attribution des premières était à l’ordre du jour mardi. Sans résultat pour les vingt et un élus belges puisqu’aucun d’entre eux n’était en lice après le départ de l’écologiste Isabelle Durant.

Un "moins" compensé d’une certaine manière par un "plus", avec un Belge supplémentaire à la tête d’un groupe politique. Philippe Lamberts prend en effet la succession de Daniel Cohn-Bendit à la coprésidence des verts au côté de l’Allemande Rebecca Harms, Guy Verhofstadt gardant les manettes de l’Alliance des démocrates et libéraux pour l’Europe (ALDE). Kathleen Van Brempt, quant à elle, devient vice-présidente du groupe social-démocrate, comme l’avait été Véronique De Keyser entre 2009 et 2014. "Nous nous sommes concentrés sur ce poste-là", précise Saïd El Khadraoui, eurodéputé sp.a sortant. Car "il est très difficile pour un petit pays d’accéder au poste convoité de président d’une commission parlementaire ". Aucun Belge ne peut d’ailleurs en espérer cette fois-ci. Mais le libéral Louis Michel gardera les commandes de l’assemblée paritaire Afrique-Caraïbes-Pacifique/Union européenne.

Infographie La Libre