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Cinq siècles après la guerre entre les frères Atahualpa et Huascar pour le trône de l'empire inca, un duel similaire déchire le clan de l'ex-président péruvien Alberto Fujimori, avec comme première victime mercredi le chef de l'Etat Pedro Pablo Kuczynski, qui a démissionné.

Cette fois, c'est une soeur, Keiko, 42 ans, et un frère, Kenji, 37 ans, les enfants d'Alberto Fujimori (1990-2000), qui s'entre-déchirent sur la scène politique.

Le conflit a éclaté publiquement en décembre mais couvait depuis quelque temps déjà, à mesure que grandissaient les ambitions électorales de Kenji, risquant d'éclipser sa grande soeur Keiko, candidate malheureuse à l'élection présidentielle de 2011 et 2016.

En décembre donc, quand le Parlement étudiait une première demande de destitution du président Kuczynski, les deux ont choisi des camps opposés. La fracture s'est approfondie après la diffusion, mardi, de vidéos montrant Kenji en train d'essayer d'acheter le vote d'un député pour qu'il rejette la destitution.

Ces vidéos, filtrées par le parti Force populaire (droite) de Keiko, semblent prouver ce que les médias soupçonnaient déjà: que Kenji Fujimori et Pedro Pablo Kuczynski se sont alliés pour sauver le mandat de ce dernier, avec à la clé la grâce présidentielle controversée, deux jours plus tard, du patriarche Fujimori, 79 ans, condamné à 25 ans de prison pour crimes contre l'humanité.

Dès la diffusion des images, frère et soeur ont commencé à s'échanger des amabilités.

"Je regrette que mon propre frère se trouve impliqué dans ces pratiques qui nous ont fait tant de mal en tant que Péruviens et en tant que famille", a écrit Keiko sur Twitter.

Réponse immédiate de l'intéressé: "Je regrette les bassesses et les attitudes de délinquants de Force populaire et que ma soeur Keiko ait agi ainsi, avec des enregistrements cachés et en manipulant l'information".

Ironie de l'histoire, c'est une vidéo montrant les manoeuvres de son gouvernement pour acheter des votes de députés qui avait précipité la chute d'Alberto Fujimori en 2000.

'Boîte de Pandore'

"Quel paradoxe du destin, qu'une vidéo ait fait tomber le père de Keiko et que maintenant, avec une vidéo, elle fasse tomber son frère", ironise l'analyste politique Luis Benavente. Car dès mercredi, le Parlement a lancé une procédure pour lever l'immunité de Kenji.

"Mais cela ne va pas non plus améliorer la situation politique de Force populaire".

A court terme, les analystes s'accordent sur une victoire de Keiko sur son petit frère Kenji.

"C'est difficile que Kenji puisse s'en remettre", estime l'historien et sociologue Nelson Manrique. "C'est un règlement de comptes (...). Pour l'instant Keiko serait la gagnante, mais je crois qu'ils ont ouvert une boîte de Pandore", avec à la clé de nouveaux conflits à venir.

Les soucis de Keiko sont en effet loin d'être finis: la justice enquête sur les révélations de l'ex-patron du géant brésilien du BTP Odebrecht au Pérou, qui a affirmé à la justice avoir versé 1,2 million de dollars à sa campagne électorale en 2011.

Le 1er mars, Kenji a quitté son parti Force populaire après ces révélations, estimant que la formation n'avait "plus d'autorité morale".

Frère et soeur ont des parcours bien différents: Keiko s'est engagée la première en politique, assumant dès 19 ans le rôle de Première dame quand ses parents ont divorcé. Kenji, longtemps vu au Pérou comme un enfant gâté, s'est décidé plus tard.

Si la grande soeur s'est entourée d'une nouvelle génération de responsables politiques, plus critiques envers Alberto Fujimori, le petit frère s'appuie sur la vieille garde, plus fidèle.

Kenji reste le plus fervent défenseur d'Alberto, tandis que, selon les analystes, la grâce du père n'intéressait pas tellement Keiko car elle craignait qu'il ne lui fasse de l'ombre en politique.

Jusqu'à la diffusion des vidéos, Kenji était le responsable politique recueillant le plus d'opinions favorables au Pérou (48%), mais désormais son avenir s'assombrit. Quant au parti de Keiko, il a perdu la majorité absolue au Parlement avec le départ de 13 députés dont Kenji.

"Après près de 500 ans, nous avons une deuxième bataille fratricide pour le pouvoir au Pérou, la dernière était entre Huascar et Atahualpa et a fait 200.000 morts. Cette fois, c'est plus un affrontement politique, mais je dirais que là aussi c'est assez sanglant", souligne Luis Benavente.

Le conflit entre Atahualpa et Huascar avait affaibli l'empire inca, facilitant sa prise par les conquistadors espagnols.