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En cette Journée de l’Europe, le commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la fiscalité et aux douanes évoque pour nous la relance de l’économie au sein de l’Union, les négociations délicates en cours avec la Grèce et la mauvaise image de Bruxelles. Le socialiste français Pierre Moscovici est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Nous assistons à une légère reprise économique en Europe. La croissance étant faible, peut-on cependant affirmer qu'un redémarrage est en cours ?

J'ai présenté les prévisions économiques de la Commission européenne ce mardi, et je pense qu'il faut maintenant être plus ferme et optimiste que cela. A chacune des dernières prévisions, le diagnostic que nous posons est celui d'une croissance plus solide. Nous sommes la seule zone dans le monde où c'est le cas. Nous pouvons affirmer aujourd'hui que l'Europe et la zone euro sont sorties de la récession. En outre, la croissance s'installe, à un rythme encore modéré cette année, mais au-delà de 2% en Europe l'année prochaine. Ces chiffres consistants permettent de réduire le chômage. Ce sont franchement de bonnes nouvelles.

Cette croissance est-elle durable ou principalement soutenue par des facteurs conjoncturels ?

Ces facteurs - comme la baisse des prix du pétrole, la politique monétaire suivie par la BCE, le cours de l'euro et le niveau bas des taux d'intérêt - jouent un rôle très important. Il faut maintenant se demander si la croissance est suffisamment robuste pour résister à un éventuel retournement de ces facteurs. D'où la nécessité de réformes structurelles qui permettent d'inscrire dans la durée cette embellie conjoncturelle. C'est la raison pour laquelle la Commission s'est saisie d'un chantier principal pour une croissance durable et créatrice d'emplois : l'investissement. Sans investissement, l'économie ne pourra pas redémarrer comme souhaité.

L’Europe semble divisée en deux, avec un Nord très fort et un Sud nettement plus faible. N'y a-t-il pas un risque de fracture irrévocable ?

Ce n'est pas ce qu'indiquent nos prévisions, puisque toute l'Europe est tirée vers le haut. Ce qui est exact, c'est que certains pays européens ont une croissance suffisamment forte, des finances publiques suffisamment solides, des excédents suffisamment massifs, contribuant à la croissance de l'ensemble de la zone euro. D'autres pays ont besoin de conforter leur croissance pour avoir des économies plus compétitives. Cela recoupe partiellement cette dichotomie entre Europe du Nord et du Sud dans laquelle je ne me reconnais pas.

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Par rapport à cette situation économique, estimez-vous que la BCE, qui essuie des critiques, joue pleinement son rôle ?

Je n'ai pas à commenter les choix de cette institution qui est indépendante. Je dirais quand même que je suis très admiratif de la façon dont Mario Draghi mène la politique monétaire de la zone euro. Il le fait dans l'intérêt général européen et avec le souci de traiter les problèmes économiques tels qu'ils se posent. Il vise à conjurer le risque de déflation, à éviter une inflation qui soit durablement trop basse et, de ce fait, à soutenir la croissance et l'emploi. Cette action de "quantitative easing", qui est ambitieuse et équilibrée, est donc incontestablement appropriée.

Le pays le plus en difficulté, la Grèce, doit sans cesse présenter de nouvelles mesures. Si l’Europe insiste tant, c’est parce qu’elle estime que la Grèce ne va pas assez loin ?

Lors des élections de janvier dernier, les citoyens grecs ont exprimé une volonté de changement qui doit être totalement respectée. L'Europe ne doit pas être dans une posture de garde-chiourme, de Père Fouettard. En même temps, les Grecs doivent respecter leurs partenaires européens et les électeurs des autres Etats membres quant aux engagements qu'ils ont pris à l'égard de la zone euro. Cette semaine, les discussions ont pris une tournure positive sur des enjeux techniques et politiques. Mais ces progrès ne sont pas encore conclusifs. La balle reste largement dans le camp de la Grèce, qui doit présenter une liste complète de réformes qui soient effectives, avec des délais et des financements. La Grèce doit rester dans la zone euro. Elle doit cependant se réformer pour créer de la croissance et de l'emploi.

Pourquoi êtes-vous opposé à une sortie à l'amiable de la Grèce de la zone euro, comme le suggère Valéry Giscard d'Estaing ?

Je suis en désaccord avec cette thèse de l'ancien président français. L'euro, c'est plus qu'une zone de taux de change fixe. C'est la mise en commun absolue de souverainetés monétaires de façon irréversible. Si un pays venait à quitter la zone euro, la question serait "qui est le prochain ?". Nous reculerions, ce serait la fin de l'intégrité de la zone euro. Tous les pays de l'Union européenne ont vocation à faire partie de l'euro ! En outre, les Grecs dans leur écrasante majorité souhaitent rester dans la zone euro, et ils ont raison car c'est un élément de protection pour eux.

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Si Syriza renonce perpétuellement à ses promesses de campagne, le gouvernement risque de tomber. Et tout sera à recommencer…

Nous ne demandons pas au gouvernement grec d'abjurer son programme de campagne. Il est légitime que des réformes portant la marque du nouveau gouvernement soient mises en œuvre. Mais Syriza ne fera pas tout ce qu'il a promis durant la campagne. D'ailleurs, les responsables de ce parti le disent. Il ne s'agit pas non plus de leur imposer un programme intangible comme si les électeurs n'avaient pas voté. C'est une question de démocratie. Mais il faut aussi des réformes qui permettent à la Grèce de tenir ses engagements.

Les propositions avancées par le Conseil européen concernant les drames en Méditerranée servent davantage à empêcher les migrants d’arriver en Europe qu’à sauver des vies. Cette approche est mal perçue. Est-ce la bonne ?

Ce qui me frappe, c'est que nous sommes devant une crise qui doit faire réagir comme un électrochoc. L'Europe a une obligation morale, humanitaire, et humaine d'agir. Il faut sans doute aller plus loin que les propositions du Conseil, car on traite les symptômes mais pas suffisamment les problèmes à la racine. La vision globale veut qu'on traite les problèmes politiques, économiques et sociaux qui engendrent ces migrations. Qu'est-ce qui fait qu'une personne quitte son pays en confiant son destin à prix d'or à des trafiquants qui sont des criminels ? Il faut le traiter le flux par des politiques de co-développement, par une réponse au déséquilibre politique. La Commission va proposer le 13 mai un agenda européen sur les migrations pour traiter les sujets de fond, comme la protection des frontières communes ou l'immigration légale. Une politique de migration, c'est aussi une clé pour l'attractivité du territoire européen, pour sa sécurité. Il faut donc trouver un équilibre entre les Etats membres.

Le programme de réinstallation proposé par le Conseil devrait bénéficier à quelques milliers de réfugiés. Cela parait ridiculement bas. Les chefs d'Etat européens se soumettent-ils aux tendances populistes qui veulent qu'on ferme les frontières ?

Je soutiens le projet pilote du Conseil. Mais tout projet pilote est destiné à engendrer une démarche plus ambitieuse et globale...

L'Europe est souvent perçue comme une méga structure éloignée des citoyens. Comment changer cette image ?

L'Europe n'est ni libérale, ni socialiste, c'est un compromis. Son vrai défi, c'est l'efficacité. Beaucoup de citoyens se sont détournés de l'Europe parce qu'ils ont l'impression qu'elle ne donne pas les résultats exigés. Si l'Europe ne crée pas d'emplois, si elle est une zone de croissance faible, si elle est perçue comme un cheval de Troie de la mondialisation et d'affadissement de nos identités, alors elle sera rejetée. C'est pourquoi Jean-Claude Juncker a parlé de "Commission de la dernière chance". Si dans quatre ans, il n'y a pas de meilleurs résultats sur le terrain économique et social, alors ce sera le rejet du projet européen. Cette Commission a donc pour priorité absolue la croissance et l'emploi, en ayant pleinement conscience de sa responsabilité. La croissance et l'emploi doivent être suffisants pour engendrer davantage de justice sociale, de redistribution. Je suis un Européen de tripe, j'ai cela dans mon ADN. Je veux donc que l'Europe redevienne un facteur d'espoir et de confiance. L'Europe doit donc être une fête – comme c'est le cas aujourd'hui pour cette Journée de l'Europe –, plutôt que perçue avec crainte ou comme une punition.

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Pour ce faire, les politiques décidées par la Commission sont suffisantes ?

Cette Commission a fixé les bonnes priorités : la croissance et l'emploi. Mais il faut que cela dure cinq années. Nous devons être sans arrêt dans la conception de nouvelles politiques avec une situation qui change. La plupart des pays européens sont en dessous de 3% de déficits. Les réformes structurelles doivent être poursuivies, mais elles doivent aussi traiter de nouvelles questions : inégalités, capital humain, investissement,... Pendant les cinq ans de la Commission Juncker, il faut des résultats, des résultats et des résultats.

On entend souvent les responsables nationaux critiquer les mesures européennes, mais vous pourriez parfois renvoyer le compliment aux gouvernements. Avez-vous le sentiment que la Commission tient tous les rênes pour réussir son pari ?

L’Europe est une coproduction, il serait donc faux de penser qu’une institution à elle seule doit avoir tous les pouvoirs. Les Etats membres et la Commission respectent le principe de subsidiarité. Nous avons un rôle essentiel en matière d’initiatives, d’impulsions, de représentation de l’intérêt général, mais aussi en matière administrative. En tant qu’acteur politique, il y a une tendance que je n’ai jamais supportée, celle de faire porter le prix de ses décisions à d’autres. Les réformes faites en France, en Italie ou en Belgique – trois pays sur lesquels nous portons une attention particulière ces derniers mois – ne doivent pas être vues comme imposées par la Commission européenne. Elles ne sont pas des contraintes, elles sont nécessaires pour les Français, Italiens et Belges afin que leur économie soit plus forte, leur société plus juste. Il faut cesser de traiter l’Europe comme un bouc émissaire, mais au contraire assumer ces réformes et être fiers d’être Européens.

Ce message passe peu… en particulier en France.

La Commission doit assurer l’appropriation de nos démarches par les dirigeants et parlementaires nationaux. C’est pourquoi les commissaires doivent être présents en Europe, sur le terrain, notamment dans leur pays d’origine. En ce qui concerne mes amis politiques – qui dirigent actuellement la France – je leur fais passer ce message européen.

Les discours de Valls et Hollande doivent parfois vous agacer, non ?

Je pense que l’un est l’autre sont des Européens.

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Vous prônez une fiscalité européenne harmonieuse, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui ?

En tant que commissaire à la Fiscalité, mon action s’oriente principalement autour des dimensions de transparence et de compétitivité. Transparence, car nos concitoyens ne supportent plus que des multinationales optimisent à l’extrême leur fiscalité afin d’échapper à l’impôt, alors que les citoyens européens ont été mis à contribution pour réduire des déficits. J’espère que ma directive sur l’échange automatique d’information en matière de "tax rulings" entrera en vigueur dès le 1er janvier 2016. J’irai plus loin encore sur la transparence. Pour la compétitivité, il faudrait harmoniser la base fiscale de l’impôt sur les sociétés et rapprocher les lieux de taxation des lieux de création de richesses et de revenus.

Sur le plan personnel, avez-vous quitté le gouvernement français par ennui de la politique française ?

Absolument pas. Je suis un homme politique français, membre du Parti socialiste et je regarde avec beaucoup d’attention ce qu’il se passe dans mon pays d'origine et dans mon parti. Mes convictions sont là, mes amis sont là. Depuis longtemps, mon parcours se situe à l’interface entre le national et l’européen. Je fais partie des rares responsables à avoir fait le "tiercé européen" : Parlement, Conseil et Commission. J’ai toujours eu pour vocation que la France soit européenne et que les concitoyens aiment l’Europe. Je n’oublie pas ce que c’était d’avoir un rôle politique national à jouer. Ma présence ici n’est ni un abandon, ni un lot de consolation, ni une retraite, encore moins une salle d’attente. Je me consacre et me consacrerai totalement à ma tâche, sans arrière-pensée. On verra dans cinq ans ce qui m’attendra.

Vous vivez à Bruxelles. Partagez-vous les constats au vitriol dressés par certains correspondants français sur la capitale belge ?

Ils ont tort, je ne partage pas cet avis. Bruxelles une belle ville, agréable et riche sur le plan culturel. Je ne découvre pas la ville, seulement le fait d’y vivre… et c’est plaisant, même si le travail et les déplacements ne me permettent pas beaucoup d’en profiter.


Entretien : Jonas Legge & Dorian de Meeûs