International En plein pèlerinage musulman, il est de coutume de sacrifier un animal au cours de la fête de l'Aïd. Mais quelle est l'origine des sacrifices dans l'histoire humaine ? Pourquoi sont-ils aussi répandus ?

Les sacrifices font partie intégrante de l'histoire humaine. Sous diverses formes, à différentes époques et à de multiples endroits sur Terre. Ils représentent une part intégrante des cultures qui ont existé et/ou qui existent toujours. Petit retour en arrière pour en mesurer l'ampleur.

Au moins depuis le Néolithique

Difficile de dire depuis quand les hommes se prêtent à l'exercice du sacrifice, qu'il soit animal ou humain. Quand on retrouve des restes préhistoriques, les chercheurs débattent longtemps. Est-ce que le décès est bel et bien dû à un rituel ? Ou à une punition ? Difficile de trancher. Le Néolithique, moment où émerge l'agriculture, semble toutefois représenter un tournant pour la pratique. Des villages se forment, voire des petites villes. Et avec elles paraissent des conflits, des guerres.

Une véritable révolution en somme, ce qui n'est pas sans conséquences sur les rites. Les archéologues commencent à avoir des preuves sérieuses sur des sacrifices pour cette époque-là. C'est le cas au Proche-Orient, précurseur du passage au Néolithique, et en Afrique du Nord. Au Soudan, la découverte d'un sacrifice humain vieux de 5.500 ans a fait grand bruit. Dans la Turquie actuelle, il semble que les bovins aient fait les frais de nouvelles coutumes, comme à Çatalhöyük.

Et ce n'est que le début. Au fur et à mesure que l'on avance dans le temps, des sacrifices sont répertoriés sur l'ensemble de la planète. Des tombes impériales chinoises aux cérémonies précolombiennes, de l'Europe à l'Afrique en passant par l'Inde, on retrouve la pratique sur tous les continents. Avec une diversité étonnante. On assiste ainsi à des sacrifices d'enfants en Amérique du Sud. Les Japonais pratiquent le hitobashira en condamnant des personnes à mourir lors de la fondation d'un édifice comme un pont ou un château. Question de se protéger du mauvais sort.

Un moyen de garder "la population assujettie" ?

Mais pourquoi se livrer à une telle pratique ? Les débats sur la question ne manquent pas et ne datent pas d'hier. Une hypothèse revient toutefois souvent dans les recherches scientifiques. Cela serait justement lié à la constitution des communautés villageoises lors du Néolithique. Les personnes vivent désormais côte à côte dans des espaces délimités. Il faut organiser la vie en société. Cela passe par sa hiérarchisation avec des spécialisations pour telle ou telle personne mais pas seulement. De nouveaux rites et religions naissent. Ils permettent le partage de croyances communes qui encouragent le vivre-ensemble. Ils deviennent une partie intégrante des identités sociales qui apparaissent à ce moment-là.

Le sacrifice se développerait dans ce cadre-là. Afin de justifier le nouvel ordre social, un des outils des autorités émergentes, c'est l'amplification des rituels. Et le sacrifice est un événement à la fois spectaculaire et effrayant. De quoi faire en sorte que chacun reste bien à sa place. D'où la réponse d'un roi africain, Kwaku Dua I, bien plus tard, à un missionnaire du XIXe siècle. "Si j'abolissais les sacrifices humains, je me priverais d'un des moyens les plus efficaces pour garder la population assujettie".

Le cas des religions bibliques

Évidemment, tous les sacrifices commis au cours de l'histoire ne relèvent plus forcément d'un assujettissement. Elles sont souvent ancrées profondément dans les traditions et ont évolué avec le temps. Dans le cas des religions bibliques également, il y a eu des changements. Pour le judaïsme, la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains en 70 après J-C a été un choc. Les sacrifices ne peuvent plus s'y réaliser et il faut recomposer. Le christianisme naît dans ce contexte. L'eucharistie y symbolise le sacrifice du Christ, acte éminemment sacré qui prend toute la place. Les abattages d'animaux sont abandonnés, surtout que cela permet aux chrétiens de se distinguer des païens qui les pratiquent toujours.

Les rites musulmans ont eux aussi évolué. La méthode de mise à mort islamique d'un animal, ou dhabiha, existe depuis longtemps. Mais elle a pris une nouvelle dimension ces dernières décennies. L'anthropologue Florence Bergeaud-Blackler a ainsi étudié comment s'était développée l'industrie halal qui nécessite ce type d'abattage. Jusqu'aux années 1970-1980, de nombreuses autorités musulmanes autorisaient la consommation de viande sans utilisation de la dhabiha. L'émergence des théories islamiques va bouleverser la donne. Désormais, il faut manger halal. La fonction rituelle de la dhabiha est décuplée. Encore une fois, cela répond à de profonds changements sociétaux au sein des sociétés musulmanes. À nouveau, une recomposition sociale engendre un changement rituel.