International L’imposition de la loi martiale est perçue comme la première étape vers un putsch.

En février dernier, trois mois après que les opposants au Premier ministre thaïlandais Yingluck Shinawatra eurent pris d’assaut le siège du gouvernement, obligeant celui-ci à se réunir désormais dans des bâtiments de l’armée, le général Prayuth Chan-ocha, interrogé sur l’éventualité d’un putsch, avait déclaré que les coups d’Etat étaient "démodés". Le royaume en avait, il est vrai, connu pas moins de dix-huit, réussis ou manqués, depuis l’avènement de la monarchie constitutionnelle en 1932.

Aussi, en imposant la loi martiale mardi à l’aube, le chef des forces armées thaïlandaises a-t-il pris soin de souligner qu’il ne s’agissait pas d’un coup d’Etat, mais d’une mesure destinée uniquement à garantir l’ordre et la sécurité après des semaines de troubles qui ont fait vingt-huit morts et sept cents blessés. Si Yingluck Shinawatra est contestée depuis novembre 2012 (ses détracteurs l’accusaient de gouverner au nom de son frère, écarté de la direction du gouvernement à la faveur d’un… coup d’Etat en 2006), la situation s’est nettement détériorée depuis six mois avec, pour temps forts, le fiasco des législatives du 2 février dernier et la destitution de Yingluck pour "abus de pouvoir" par la Cour constitutionnelle, le 7 mai.

Une situation devenue inextricable

La détermination des "Chemises jaunes" à obtenir la démission de tout le gouvernement intérimaire, mis en place depuis lors, pouvait effectivement faire craindre de nouveaux affrontements violents avec les "Chemises rouges", favorables au clan Shinawatra. La situation pouvait paraître d’autant plus précaire que la Commission électorale s’est récemment prononcée pour un report des élections prévues le 20 juillet. L’impasse politique commence par ailleurs à avoir un sérieux coût économique, avec une croissance négative pour le second trimestre consécutif.

La Constitution accorde à l’armée le pouvoir d’instaurer la loi martiale. Celle-ci permet aux militaires d’imposer des restrictions considérables au fonctionnement normal, sinon des institutions (le gouvernement reste en place), du moins de la société civile. L’armée peut ainsi instaurer un couvre-feu, limiter la circulation des personnes et renforcer les contrôles, réquisitionner tout ce qui est jugé nécessaire, interdire les manifestations et censurer les médias, voire suspendre leurs opérations. Le général Prayuth a d’ores et déjà usé de cette prérogative pour réduire au silence dix chaînes de télévision privées jugées trop radicales : les unes sont proches du gouvernement, les autres de l’opposition.

Un putsch Canada Dry

Si le chef des forces armées assure ne vouloir créer, ce faisant, que les conditions nécessaires à un règlement politique de la crise, d’aucuns s’inquiètent de ses intentions réelles à long terme. Les craintes sont vives, en particulier, dans les rangs du pouvoir actuel et des Chemises rouges. "Les actes de Prayuth ont l’odeur, le goût et l’apparence d’un coup d’Etat", dénonce ainsi Giles Ji Ungpakorn, un opposant exilé à Londres après avoir été accusé de crime de lèse-majesté. "Nous assistons à un prélude de coup d’Etat", estime de son côté le politologue thaïlandais Pavin Chachavalpongpun, cité par l’AFP. Et de suspecter "un complot visant à créer une situation ingouvernable destinée à légitimer une avancée de l’armée".

Les réactions mesurées de la communauté internationale (les Etats-Unis se sont ainsi bornés à espérer que l’imposition de la loi martiale serait "temporaire") montrent, cependant, que le général Prayuth joue sur du velours, tant la crise politique paraît être profonde.