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L'armée turque et des rebelles syriens alliés ont pris dimanche le contrôle de la ville kurde d'Afrine, dans le nord-ouest de la Syrie, une conquête majeure qui risque d'avoir de profondes répercussions pour les acteurs impliqués dans le conflit.

Que signifie la prise de cette ville et de la région du même nom pour la Turquie --acteur incontournable de la guerre qui ravage la Syrie depuis 2011--, mais aussi pour le régime syrien et la communauté kurde?

La Turquie 

La Turquie a lancé le 20 janvier une offensive pour chasser de la région syrienne d'Afrine, située à sa frontière, la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG). C'est aujourd'hui chose faite.

Cette milice, classée groupe "terroriste" par Ankara, est pourtant un allié précieux de Washington dans la lutte en Syrie contre les jihadistes du groupe Etat islamique (EI).

Avec le déploiement de forces turques et de rebelles syriens alliés à Afrine, la Turquie élargit sa sphère d'influence dans le nord-ouest syrien.

Ankara soutient déjà une multitude de groupes insurgés dans des territoires de la province d'Alep (nord), où se trouve Afrine, mais aussi dans la province voisine d'Idleb (nord-ouest).

"Afrine est un des territoires les plus stratégiques du nord-ouest de la Syrie. C'est un secteur qui permet à la Turquie de consolider sa présence pour des années à venir", selon Nicholas Heras, expert au centre de réflexion Center for a New American Security.

"Les Turcs sortent vainqueurs, c'était à prévoir", confirme Aaron Stein, de l'Atlantic Council.

Lui aussi pronostique l'émergence "d'une zone contrôlée par la Turquie en Syrie, opérant de manière indépendante du gouvernement central (de Damas), et pouvant servir de bassin d'accueil pour les réfugiés installés en Turquie", où vivent plus de trois millions de Syriens ayant fui le conflit dans leur pays.

A plusieurs reprises, le président turc Recep Tayyip Erdogan a promis d'étendre l'offensive à d'autres territoires kurdes dans le nord syrien, notamment Minbej, où sont stationnées des troupes de Washington.

Les Kurdes 

La perte d'Afrine vient indéniablement ébranler le rêve d'autonomie des Kurdes de Syrie, estimés à 15% de la population et opprimés pendant des décennies sous le régime du clan Assad.

"C'est un grand revers pour le projet d'autonomie kurde, qui vient démoraliser la population, mais aussi les YPG", reconnaît Mutlu Civiroglu, spécialiste des questions kurdes.

La communauté avait profité de la guerre pour établir une autonomie de facto dans les territoires sous son contrôle, dans le nord et le nord-est du pays.

Et la région d'Afrine avait été le laboratoire de cette émancipation: c'est le premier secteur où la minorité a installé en 2012 une administration semi-autonome, avec l'introduction de la langue kurde, longtemps bannie, dans les écoles et la création de ses propres forces de sécurité.

Elle était par la suite devenue l'un des trois cantons formant la "région fédérale", l'administration semi-autonome proclamée en 2016 sur les territoires contrôlés par les Kurdes.

La minorité conserve ses deux autres cantons de Fourat, entre Alep et la province de Raqa (nord), et Jaziré, qui correspond à la province de Hassaké (nord-est), où des troupes de l'allié américain sont déployées, pour aider dans la lutte contre l'EI.

Car avec la montée en puissance du groupe extrémiste, les YPG étaient rapidement apparus comme le fer de lance de la lutte antijihadistes.

La perte d'Afrine "vient certainement écorner leur image de grands combattants devant le monde", estime M. Stein.

L'administration locale kurde de la région d'Afrine a toutefois promis que ses combattants deviendraient un "cauchemar permanent" pour l'armée turque et les rebelles syriens dans l'enclave.

"La résistance à Afrine va se poursuivre jusqu'à la libération de chaque territoire", a-t-elle clamé dans un communiqué.

Le régime syrien 

Le pouvoir de Bachar al-Assad n'a jamais caché son hostilité face à la montée en puissance de la communauté kurde, utilisant parfois les mots les plus durs à leur égard, et allant jusqu'à les accuser de "trahison".

Il avait toutefois dénoncé "l'agression brutale" de la Turquie contre Afrine et des forces prorégime avaient rejoint l'enclave pour épauler les combattants kurdes.

Pour M. Civiroglu, l'extension de la présence turque dans le nord-ouest syrien "met beaucoup de pression sur le régime", qui n'a jamais caché sa détermination à reconquérir l'intégralité du territoire syrien avec le soutien militaire de la Russie.

"Avec le contrôle d'Afrine, la Turquie s'approprie une partie importante du territoire syrien, qu'elle ne va pas redonner à Bachar al-Assad", affirme M. Heras, estimant qu'Ankara agit avec "la bénédiction de la Russie".

"Tant que Moscou estimera avoir besoin d'Ankara pour stabiliser la Syrie" et que les deux pays "négocieront des accords (...), Bachar al-Assad sera un spectateur de la partition de la Syrie".