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L’été dernier, jusqu’à 40 000 Yézidis se sont réfugiés sur le mont Sinjar, qui culmine à 1 462 m au-dessus de la plaine de Ninive en Irak. Certains sont morts de soif et de faim, d’autres ont survécu. Mais jamais Daech n’est parvenu à conquérir ce mont mythique qui, selon la croyance yézidie, fut le port d’attache de l’arche de Noé.

Au cours de la première guerre mondiale déjà, l’armée ottomane avait buté contre cette montagne insolite où des dizaines de milliers de chrétiens arméniens et syriaques s’étaient réfugiés. Sommés par les Ottomans de rendre leurs armes, les Yézidis du Sinjar déchirèrent la proposition de reddition et renvoyèrent les émissaires complètement nus dans leur camp.

D’origine kurde

Qui sont donc ces Yézidis revenus subitement dans l’actualité ?

Cette population parlant le kurde affirme aujourd’hui vivre la pire épreuve de son histoire, la 74e persécution, et ne compte que 800 000 personnes dans le monde, dont 600 000 jusqu’il y a peu en Irak.

"Le sort des Yézidis est inconnu, nous dit Salim Ginos Hamoka, un homme de 82 ans assis près du sanctuaire de Lalesh. Je crains que quelque chose de pire arrive. J’ai vécu à Bassorah et à Bagdad comme ouvrier dans la construction. A l’époque, les gens ne distinguaient pas un Yézidi d’un autre citoyen irakien."

Structurée en castes, la communauté yézidie vit traditionnellement repliée sur elle-même. Les mariages interreligieux sont interdits, de même qu’entre castes. Elle n’accepte pas les convertis. Mais elle s’ouvre progressivement à la modernité grâce aux jeunes générations.

Le culte de l’Ange Paon

C’est surtout sa religion qui lui vaut d’être persécutée, depuis des siècles, par les musulmans sunnites. Ceux-ci considèrent les Yézidis comme "des adorateurs du diable" parce qu’ils vénèrent sept anges, dont l’un d’eux, le plus puissant, l’Ange Paon Taous Malek, serait la réincarnation du diable.

Les Yézidis démentent cette interprétation qui a la dent dure chez les experts de confession sunnite. Ils ajoutent que ces anges se réincarnent parmi les hommes, les "khas", notamment sous la forme des anciens chefs de clans yézidis.

Des saints et des prophètes d’autres religions - comme Jésus de la religion chrétienne et Hassan Al-Basri, un proche des compagnons du prophète Mahomet - sont aussi considérés comme des "khas", des réincarnations des anges, mais c’est l’Ange Paon qui, selon les Yézidis, gouverne le monde, explique Christine Allison, spécialiste à l’université d’Exeter en Grande-Bretagne. L’Ange Paon n’est pas le Dieu en lequel les Yézidis croient, mais l’émanation bienveillante de lui.

Au lever et au coucher du soleil

Inspirée par le soufisme et le zoroastrisme de la Perse antique, le yézidisme est une religion syncrétique qui existait avant l’islam et le christianisme. Elle attache beaucoup d’importance à la pureté et à la nature. "Nous respectons le soleil, la lune, le ciel" , explique Ziyad Shammo, qui a lui-même rang de " cheikh" dans la communauté yézidie.

Trois castes existent : les murids, les cheikhs et les (é)mirs. Plus on monte dans la hiérarchie, plus ceux-ci sont dépositaires des secrets de la religion.

De tout cela découle une série de règles qui peuvent paraître exotiques aux yeux des étrangers. Ainsi les anciens ne s’habillent pas en bleu pour ne pas se confondre avec le ciel. Il est inconvenant de cracher pour ne pas souiller la terre. Certains ne mangent pas de salades car, en kurde, il se traduit par "khas".

De tradition orale, le yézidisme ne dispose que depuis récemment d’ouvrages théologiques. Il n’y a pas de liturgie. Chaque fidèle prie de façon plutôt individuelle, principalement au lever et au coucher du soleil.


Combien sont-ils ?

La plupart des Yézidis vivent dans la plaine de Ninive en Irak. Leur nombre reste vague en raison des émigrations successives dues aux persécutions. Les estimations varient de 250 000 à 600 000 personnes en Irak, selon les sources.

Ils habitent dans deux régions en particulier : la région du Sinjar, où Daech et les peshmergas kurdes se font face actuellement, et le Sheikhan, "le pays des cheikhs", une région agricole au nord-est de Mossoul.

On trouve aussi des Yézidis en Turquie, en Arménie, en Géorgie, en Syrie et en Allemagne où ils seraient près de 35 000. Ils seraient près de 800 000 en Irak et dans le monde, selon le site yeziditruth.org.


Lalesh est le sanctuaire de leur religion millénaire

Pour entrer dans le périmètre immédiat du sanctuaire des Yézidis à Lalesh, au nord d’Erbil dans le Kurdistan irakien, il faut ôter chaussures et chaussettes et marcher, en plein hiver, sur des pierres glaciales.

Puis les fidèles déambulent dans un dédale de petits temples, de couloirs aux murs noircis et de grottes.

A intervalles réguliers, ils apposent leurs lèvres aux endroits où les sept anges, réincarnés notamment dans d’anciens chefs de clans Yézidis, se seraient tenus.

Des torches à l’huile laissent des traînées noirâtres sur les murs. Un serpent sur un mur symbolise celui qui, en se glissant dedans, aurait réussi à colmater un trou dans l’arche de Noé. Jamais les fidèles ne posent le pied sur le seuil d’une porte car celui-ci, pensent-ils, a été foulé par les prophètes.

© Johanna de Tessières

Un nœud, un vœu

Dans le temple du cheikh Adi, un savant soufi du XIIe siècle devenu la principale figure de la foi yézidie, des tissus pendent le long des colonnes. Chaque fidèle doit faire un vœu en nouant l’un des bouts, puis dénouer un autre bout pour délivrer son prédécesseur de la charge de ses intentions. Ainsi se forme une chaîne de solidarité.

Au fond du temple, un escalier mène à plusieurs grottes. Dans la première, des escaliers creusés dans la roche mènent à une source d’eau pure où les Yézidis viennent se laver le visage.

Dans la seconde, les Yézidis peuvent lancer un tissu sur une saillie dans la roche. Ils ont droit à trois essais. S’ils réussissent à stabiliser le tissu sur la saillie, leur vœu est exaucé.

Plus loin, des amphores stockent l’huile d’olive récoltée dans la vallée et qui sert de combustible aux torches. Enfin, il y a la tombe du cheikh Adi, recouverte d’un épais drap noir, devant laquelle les croyants s’inclinent et tournent autour.

© Johanna de Tessières

Un sanctuaire intact

Situé dans une vallée au nord d’Erbil, dans la province de Ninive, Lalesh a miraculeusement échappé à l’offensive de Daech. Le groupe extrémiste a détruit de nombreux temples Yézidis mais n’a jamais réussi à atteindre Lalesh, protégé par la milice yézidie et les peshmergas kurdes.

Le hameau date d’au moins 2 000 ans avant Jésus-Christ. Il est le lieu saint de cette religion préislamique, vieille de 6 765 ans (selon les Yézidis) qui trouve ses racines dans la Perse antique et le soufisme. Chaque fidèle est tenu d’y faire un pèlerinage par an.

Lalesh, qui signifie "le levain", est aux yeux des Yézidis le centre du monde car le Kurdistan irakien est une terre bénie des dieux, avec peu d’activité sismique, rarement des inondations, quatre saisons bien marquées et est un point de contact entre l’Europe, l’Asie et le golfe Arabo-Persique.

© Johanna de Tessières