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Le gouvernement Merkel fait face : il envisage de mettre en place un centre de défense contre la désinformation. L’affaire semble pressante. "Compte tenu des élections fédérales (qui se tiendront en septembre 2017, NdlR), il faut agir très vite" , relève le ministère fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

Le ministère ne ne fait pas mystère du principal responsable étranger. Dans un document interne, il évoque "RUS", acronyme évident pour Russie. Récemment, les chefs des groupes parlementaires de la grande coalition, Volker Kauder (CDU) et Thomas Oppermann (SPD), avaient exigé des dispositions légales obligeant les réseaux sociaux à radier promptement des messages trompeurs.

Facebook ciblé à Munich

Début novembre, le parquet de Munich avait ouvert une enquête contre Mark Zuckerberg, fondateur et patron de Facebook, pour "incitation à la haine" . Le centre contre la désinformation devrait notamment protéger deux catégories de la population, les "Allemands de Russie", des Allemands dont les ancêtres ont émigré en Russie, et les immigrés turcs. Les premiers, qui souvent ne regardent que la télévision russe, ne connaissent pas la réalité allemande et les seconds prêtent l’oreille à la propagande d’Ankara.

Si la création du centre anti-désinformation ne semble pas rencontrer de grandes oppositions politiques, l’idée du ministère de l’intérieur de le domicilier au "Bundespresseamt" (BPA), l’office fédéral de presse du gouvernement, semble sujette à caution.

Le ministère de l’intérieur pense que le travail d’explication et la lutte contre les fake news (fausses nouvelles) "ont pour point fort l’information par les pouvoirs politiques" , qui, selon lui, est assurée par l’office de presse qui emploie 500 personnes.

Le souvenir de Goebbels

Un office qui a toujours fait preuve d’une belle neutralité, surtout par rapport aux partis. Le souvenir de Joseph Goebbels, ministre de la Propagande nazi, a longtemps tétanisé les Allemands. La moitié des employés de l’office font des revues de presse exhaustives des grands médias allemands et étrangers, fort appréciées des journalistes. Les observateurs doutent que le BPA accepte de faire de la propagande, même si elle est bien intentionnée, et pensent donc que le centre de défense devrait peut-être être rattaché directement à la chancellerie, sans lien avec l’office de presse.

La fédération des journalistes allemands veille au grain : pour son président Frank Überall, "il est incontestable que les fake news ne doivent pas durablement influencer le débat public, mais il va de soi que l’administration publique n’a pas le droit de décider ce qui est vrai et ce qui est faux" . "Ce travail , poursuit-il, doit être fait par les médias" . Selon lui "il y a déjà des centaines de centres contre la désinformation : les rédactions de journaux papier et en ligne, de radio et de télévision" . Il redoute qu’un centre gouvernemental ne donne des arguments à ceux qui voient des complots manigancés par le pouvoir.

Un membre du gouvernement, réclamant l’anonymat, a expliqué au "Spiegel" que la "Cour constitutionnelle allemande interviendrait, si elle avait le moindre soupçon que nous voulons porter atteinte à la liberté d’expression".


L’Union européenne cherche à s’armer contre la propagande et l’intoxication médiatiques

Les Européens ont décidé de ne pas rester les bras ballants face à la propagande russe qui vise à discréditer l’Union européenne. En mars 2015, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union avaient prié la Haute représentante pour la politique étrangère Federica Mogherini d’élaborer un plan d’action pour contrer les manœuvres de désinformation opérées à large échelle par les médias pro-russes et les "trolls du Kremlin".

L’idée initiale de créer une chaîne de télévision européenne russophone a été abandonnée. En revanche, en septembre, le Service européen d’action extérieure (SEAE) a mis en place une équipe d’une petite dizaine de fonctionnaires européens russophones. Ceux-ci sont chargés de suivre les médias russes et de répondre, ou de corriger, si nécessaire, les fausses informations via les comptes de l’UE sur les réseaux sociaux - dans les langues de l’Union, mais aussi en russe, de façon à atteindre les citoyens des pays du "Partenariat oriental" de l’UE : Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine.

L’arme est à double tranchant : en "corrigeant" des fake news , les Européens peuvent conforter certains qu’ils essaient de "taire des vérités qui dérangent" . Aussi, l’objectif d’une lutte européenne contre la propagande russe - mais aussi celle d’organisations terroristes, comme le groupe Etat islamique - n’est pas de mener une vaine bataille de contre-propagande, souligne de son côté le Parlement européen. Dans une résolution adoptée lors de la plénière de novembre, les eurodéputés insistent sur la nécessité de "communiquer de manière positive, sensibiliser l’opinion publique, éduquer les citoyens aux contenus médiatiques et leur apprendre à les décrypter" .

La question des algorithmes

Par ailleurs, la Commission européenne entend que les médias sociaux prennent leurs responsabilités, comme l’a déclaré son président Jean-Claude Juncker dans un entretien accordé à des médias allemands.

Cette déclaration fait suite à l’annonce, en novembre, de l’ouverture d’une enquête, menée par l’unité de politique technologique de la Commission, sur la manière dont les réseaux sociaux, moteurs de recherche et autres sociétés technologiques hiérarchisent l’information en ligne. Dans le collimateur : les fameux algorithmes qui analysent les habitudes des internautes, font remonter sur leur fil les contenus similaires à ceux qu’ils consultent habituellement. L’exécutif européen va tenter de voir comment (et si) il est possible de demander à Facebook, Twitter, Google ou autre Amazon de faire preuve de plus de transparence dans la façon dont ils filtrent l’information. Attention : terrain miné.

L’enquête devrait aboutir dans un délai de deux ans. Mais le temps presse. Car la problématique dépasse les cas de la propagande russe ou islamiste. Les Européens ont payé cher pour découvrir comment une désinformation éhontée propagée par les Brexiteers avait contribué à ce que les Britanniques votent en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, lors du référendum du 23 juin dernier. Et en vue des élections néerlandaises, françaises, allemandes (et peut-être italiennes) de 2017, les anti-européens de tous bords fourbissent leurs armes de désinformation massives concernant l’UE, auxquelles les réseaux sociaux serviront de rampe de lancement.


L’Egypte veut tenir les médias à l’œil

Le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi a promulgué une loi visant à mettre en place un conseil formé de membres approuvés par lui pour superviser les organes de presse, a-t-on appris mardi auprès de sources officielles. Adoptée par le Parlement et publiée au journal officiel, cette loi autorise le conseil à enquêter sur le financement des médias, et à verbaliser ou révoquer ceux qui seraient considérés comme contrevenant aux exigences de "sécurité nationale" du pays. Le conseil sera composé d’un chef nommé par le président égyptien et de 12 membres recommandés par le Parlement et d’autres institutions, et approuvés eux aussi par M. Sissi. Le Comité de protection des journalistes.

Le Comité de protection des journalistes, basé à New York, a accusé l’Egypte d’imposer des restrictions aux médias et d’être " un emprisonneur de journalistes" . La loi dit que le conseil garantit "le droit des citoyens à profiter de médias libres et honnêtes" . Mais elle charge également le conseil de "garantir la conformité des médias avec les exigences de sécurité nationale" . M. Sissi a écarté les critiques concernant les restrictions sur les médias en Egypte mais il se plaint régulièrement de leur activité, assurant que certaines couvertures sont néfastes pour le pays. Selon un responsable du Syndicat des journalistes égyptiens, Khaled Elbakshy, la loi renforce le contrôle du gouvernement sur les médias. "La nouvelle loi entérine le statu quo, dont le contrôle sur les médias à travers un conseil choisi par l’exécutif" , a-t-il dit à l’AFP.

La promulgation de ce nouveau texte intervient quelques jours après l’arrestation d’un journaliste de la chaîne qatarie Al-Jazeera sur des soupçons de propagation de fausses informations. L’Egypte accuse la chaîne de soutenir les Frères musulmans, mouvement islamiste considéré comme une organisation terroriste dans le pays. En 2013, l’Egypte avait arrêté et emprisonné trois journalistes d’Al-Jazeera, dont un Canadien et un Australien, soulevant une vague de protestation internationale. Les trois journalistes avaient finalement été libérés en 2015.