Rentrée sous tension en Tunisie

Camille Le Tallec, correspondante en Tunisie Publié le - Mis à jour le

International

A l’heure de la grande prière hebdomadaire, vendredi dernier, les tapis ont recouvert la place du Gouvernement, à Tunis. "L’innocence des musulmans" n’agitait pas encore les esprits. Quelques milliers de personnes ont écouté le prêche d’Habib Ellouze, député et membre du bureau exécutif d’Ennahda, le parti islamiste qui domine la coalition gouvernementale depuis dix mois.

Ils s’étaient réunis à l’appel du collectif "Ekbess", créé par de jeunes militants d’Ennahda, qui appelle le gouvernement à "se dépêcher" pour "réaliser les objectifs de la révolution" , et à "serrer la vis" contre "les corrompus du RCD" , le parti de l’ancien président Ben Ali.

Face aux difficultés et aux critiques de plus en plus virulentes de l’opposition, Ennahda se replie sur ses militants, qui investissent la rue. "Le peuple soutient le gouvernement légitime contre ceux qui veulent rétablir la dictature" , assénait vendredi Aymen Maraghni, reprenant l’idée d’un complot, déjà avancé par plusieurs responsables du parti. "Ennahda est victime d’une campagne de dénigrement orchestrée par les ex-RCDistes, qui tiennent encore les médias", dénonçait quant à lui Ali Trabelsi, conforté par Habib Ellouze, qui a appelé à "draper les médias" qualifiés d’"ennemis de la révolution" .

Déjà tendues, les relations entre les médias et le mouvement islamiste se sont envenimées depuis les nominations, sans consultation, de plusieurs directeurs dans les médias publics, cet été.

"Ennahda ne supporte pas la critique et cherche à mettre la main sur les médias" , dénonce Melek Lakdar, journaliste à "er Assabah". Ce mardi, les salariés de ce groupe de presse étaient en grève pour protester contre "le parachutage" d’un nouveau directeur, accusé d’avoir roulé pour Ben Ali, avant de retourner sa veste en faveur d’Ennahda.

Les journalistes bénéficient du soutien de l’opposition, qui prête les pires intentions au parti islamiste. "Ennahda méconnaît les règles de la démocratie" , accuse un député, tandis qu’un autre le soupçonne de poser "les bases d’un état théocratique". Des propositions de loi ou d’articles constitutionnels portés par les islamistes ont provoqué l’ire des militants des droits de l’homme, qui craignent pour la liberté d’expression et les droits des femmes.

Ennahda est aussi critiqué pour son attitude à l’égard des salafistes, qui multiplient les coups de force en attaquant des bars ou en perturbant des manifestations culturelles. Le parti a musclé son discours, mais les auteurs de ces violences restent presque toujours impunis.

La discorde gagne même la coalition gouvernementale. Le 24 août, lors du Congrès de son parti, le président de la République Moncef Marzouki a accusé le parti islamiste de chercher à "contrôler les rouages administratifs et politiques de l’Etat" . En ligne de mire, des nominations partisanes dans l’administration, en particulier à la tête des gouvernorats (équivalent des régions). "Des pratiques qui nous rappellent l’ère révolue" de Ben Ali, a-t-il dit. En réaction, des ministres issus d’Ennahda ont quitté les lieux.

La coalition au pouvoir promet pourtant de s’étendre pour servir "l’intérêt de la Tunisie" . Les défis sont de taille.

L’exécutif se débat avec l’épineux dossier des martyrs et des blessés de la révolution.

A Kasserine, dans le centre du pays, des proches de victimes ont récemment manifesté, allant jusqu’à entamer une grève de la faim, pour réclamer des aides. Le gouvernement avait attisé leur colère en annonçant en juillet son intention d’indemniser les prisonniers politiques de l’ancien régime, islamistes pour la plupart.

La région, berceau de la révolution, a été secouée par d’autres manifestations, cet été, contre le manque d’eau potable, la hausse des prix et les arriérés de salaires.

Un an et demi après la chute de l’ancien régime, la situation économique et sociale reste fragile dans tout le pays : les investissements sont toujours en berne, le chômage frôle les 20 %, et l’inflation est repartie à la hausse en juillet.

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