REPORTAGE: des corps mutilés à Homs

Christophe Lamfalussy, envoyé spécial à Homs Publié le - Mis à jour le

International

Sous des apparences de normalité dans les grandes villes comme Damas et sur les grands axes routiers, les prémices d’une guerre civile sont visibles en Syrie : zones en sécession, infiltration de groupes d’insurgés à partir des frontières libanaise et turque, exécutions sommaires, enlèvements, mutilations de cadavres, menaces sur les civils. Un engrenage de violences s’est enclenché dans ce pays de 23 millions d’habitants qui laisse augurer du pire et suscite à l’intérieur du pays une énorme mobilisation en faveur du président Bachar el-Assad et de l’unité nationale.

Tel est le constat que “La Libre Belgique” a pu faire ces derniers jours lors d’un reportage autorisé pour la première fois par le gouvernement syrien, dans une tentative de rompre l’isolement du régime et de contrer les informations fournies par l’Observatoire syrien pour les droits de l’homme basé à Londres, la source principale des médias occidentaux. Jusqu’ici, Damas avait fermé le pays aux journalistes. Depuis avril, les diplomates en poste à Damas ne peuvent plus circuler librement dans le pays sauf autorisation. Malgré les pressions de la Ligue arabe, le pays reste fermé aux observateurs internationaux.

Homs, où “La Libre” a pu entrer avec une équipe de la RTBF et deux médias catholiques, l’armée est peu présente sauf pour boucler les axes qui mènent à deux ou trois quartiers à majorité sunnite où les combats opposent des blindés à des snipers insurgés, comme celui de Bab Arm. Des soldats protégés par des sacs de sable ont pris le contrôle des principaux ronds-points. Dans le reste de la ville, la plupart des stores des magasins sont baissés, mais la circulation reste dense sur certaines avenues. L’opposition a effacé à la peinture noire une campagne des panneaux placés par les autorités vantant l’unité du pays. Les poubelles s’accumulent aux quatre coins de cette ville d’un million et demi d’habitants, la troisième du pays.

Selon le gouverneur de la ville, 755 civils et 142 militaires ont été tués dans la ville depuis le début de l’insurrection. “Nous vivons une crise profonde”, dit Kkaassan Abd’Alaale, le gouverneur sunnite dont la minorité alaouite réclame la démission en raison de son incapacité à ramener le calme dans la ville. “Ces groupes armés tentent de dresser les habitants contre les forces de sécurité. Il n’y a pas encore de guerre des religions. Je prie Allah pour que cela ne se produise pas.”

Comme beaucoup de responsables syriens, le gouverneur impute la crise à des pressions extérieures venant en grande partie de la région du Golfe et de Turquie, mais fait l’impasse sur le “printemps arabe”. Il insiste sur l’unité nationale et le risque de voir le pays sombrer dans une guerre confessionnelle où s’imposerait un islam conservateur dicté de l’extérieur.

L’évêque grec-orthodoxe de Homs, Abou Zakhm, dénonce lui les reportages tronqués que diffuse selon lui la chaîne de télévision Al Jazeera. “Dans mon quartier”, dit-il, “j’ai vu un gamin à vélo qui annonçait par portable à un correspondant de cette chaîne qu’il était en train d’entendre des tirs violents à Deraa. Or cette ville se trouve tout au sud du pays.”

Le gouverneur de Homs assure que l’armée use de la force avec modération. Les soldats quadrillent les quartiers chauds de la ville avec des listes de personnes soupçonnées de soutenir les insurgés. “Chaque jour”, dit-il, “nous avons des manifestations de 1 200 à 2 000 personnes. Si l’armée avait reçu l’ordre de tirer sur la foule, il y aurait beaucoup plus de morts.”

La contestation, d’abord pacifique, s’est muée en une résistance armée, bien mieux équipée qu’à ses débuts et désormais organisée. A la nuit tombante, les quartiers sont livrés à la violence. Dans Homs, des lignes de confrontation existent, invisibles à l’œil inexpérimenté de l’étranger.

Dans le quartier de Zahra, une file s’allonge devant un camion citerne distribuant aux habitants 20 litres de mazout par personne. “J’attends depuis trois heures”, se plaint un habitant. C’est le quartier des Alaouites, la communauté religieuse dont fait partie le président el-Assad. La peur est palpable, et à l’hôpital, les témoignages fusent sur les atrocités commises par les “bandes armées”. Les habitants parlent de snipers qui tirent depuis les toits sur les passants et de femmes dénudées en public.

Il est impossible et trop dangereux de vérifier qui sont ces “bandes armées”. Les Syriens fidèles au Président parlent de “salafistes” ou de “terroristes”, tandis que les insurgés accusent la Shabihah, une milice en civil (dont le nom signifie “fantôme” en arabe) qu’ils accusent de faire les basses œuvres du régime.

“Trois éboueurs ont été abattus en pleine rue, alors qu’ils balayaient”, raconte Mohamed, 29 ans, qui ramasse les corps pour le compte d’une société qui dispose de 29 ambulances dans tout Homs. “L'armée dit où se trouvent les cadavres, et on y va. Dans certains quartiers, nous y allons avec les forces de l’ordre. Ils nous tirent dessus.”

Mohamed, qui peine à raconter son histoire tant les habitants se pressent dans le hall de l’hôpital pour témoigner aux journalistes, évoque aussi la découverte par lui d’un cadavre sur la route de Zaidal. “C’était un sunnite”, dit-il. “Ils l’avaient obligé à écrire sur une feuille qu’il avait transporté des Shabiha dans sa voiture et qu’il avait tiré sur des manifestants pacifiques. Le papier était sur son cadavre. Il était égorgé.”

Plusieurs cas d’enlèvements ont aussi été recensés ces derniers jours. Cette jeune femme a été enlevée sur le chemin du travail, dans le bus qui l’emmenait à l’usine. “Nous avons été kidnappés et emmenés dans une maison. Nos ravisseurs portaient des barbes et des treillis militaires. C’étaient des gens de Homs. Ils venaient du quartier de Walid Khaled. Ils nous ont dit qu’ils voulaient nous chasser de nos maisons. Cela faisait une semaine qu’ils surveillaient notre bus.” La jeune femme a été libérée mais ne va plus à son usine.

Si les exactions commises par les forces de sécurité ont été détaillées par des organisations comme Human Rights Watch (HRW), il apparaît que les forces de l’ordre sont elles aussi l’objet d’atrocités. A la morgue de l’hôpital militaire de Homs, “La Libre” a pu voir le cadavre de deux policiers atrocement mutilés, qui venaient d’être amenés de la ville. L’un d’eux avait un bras largement tailladé, des doigts coupés et une partie du crâne ouvert par un objet contondant, une partie de la cervelle reposant à côté dans un sac en plastique. Une vapeur d’essence surplombait l’odeur de putréfaction. Et toujours ses yeux ouverts, horrifiés et pétrifiés par la mort toute proche.

“Les cadavres sont trouvés dans la rue, dans des cours d’eau ou servent de monnaie d’échange pour des libérations de prisonniers”, explique un urgentiste de l’hôpital. “Les gens sont généralement tués, puis coupés au couteau. Les coups sont donnés d’une manière sauvage. Chaque cadavre est soumis à une enquête du médecin légiste. Et toute cette documentation est conservée à l’hôpital.”

L’hôpital militaire reçoit ses martyrs (“shahids”) à raison d’au moins un par jour et jusqu’à dix-neuf cadavres une fois. La plupart des corps sont mutilés. Homs est considéré comme l’épicentre de l’insurrection, mais d’autres villes ou villages connaissent un sort semblable. Selon une source diplomatique, l’armée syrienne s’est ainsi retirée de la ville d’Idlib, à 60 kilomètres au sud-est d’Alep et ne s’y aventure plus. “La Syrie est au bord du trou. J’espère qu’elle ne va pas y tomber”, résume un diplomate à Damas, très inquiet. Comme pour conjurer le sort, les partisans d’Assad défilaient vendredi par petits groupes en scandant “Tous unis, le peuple et l’armée” en brandissant les drapeaux syriens, avant de rejoindre une des places de la capitale.

Les manifestants protestent vendredi à Homs (centre) contre le président Bachar el-Assad.