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Pourquoi l'Italie, autrefois clairement europhile, est aujourd'hui gouvernée par un gouvernement eurosceptique ? Presque quotidiennement, le ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini (extrême-droite, Lega), crée la polémique vis-à-vis des migrants en Méditerranée. Il ne rate pas une occasion de critiquer l'Europe. Comment l'Italie a-t-elle pu changer à ce point ?

Pour y répondre, La Libre interroge Luca Tomini, chercheur au Département de Science politique de l'ULB et co-auteur de "L’état de la démocratie en Italie".

Quel est le programme du nouveau gouvernement italien vis-à-vis de l'Europe à l'heure d'aujourd'hui ?

Pour l'instant, le gouvernement n'a rien de concret vis-à-vis de l'Union européenne. Il n'y a aucune initiative et aucun projet. Pour l'instant, tout ce que l'on peut dire, c'est par rapport à ce qui a été affirmé pendant la campagne électorale. Il ne faut pas oublier qu'ils sont au gouvernement depuis deux mois. Et vu que c'est l'été, il n'y a rien qui se passe.

Mais il est clair que la Lega (ex-Ligue du Nord, ndlr.) a un programme politique assez eurosceptique. Il faut aussi dire que pendant la campagne, le M5S et la Lega ont un peu modéré leurs opinions, surtout par rapport à l'euro. Il y a un ou deux ans, ils faisaient encore campagne pour la sortie de l'euro. Ce n'est plus le cas depuis fin 2017. Même si la thématique revient de temps en temps du fait des militants de ces partis.

Malgré cela, l'approche reste assez eurosceptique. C'est un peu comparable aux positions politiques d'autres partis en Europe. Je pense au Front national (Rassemblement national, ndlr.)  en France, des partis d'extrême-droite ou populistes en Europe de l'Est comme en Hongrie. Il y a donc une critique très forte envers les institutions européennes et une approche que l'on pourrait définir comme souverainiste. Soit par rapport à la question de la migration, soit par rapport aux questions économiques.

Mais pour l'instant, cela reste au niveau de la propagande, du discours politique. Il n'y a encore rien de concret, ce qui est important de souligner.

Après, si cela va changer et si oui, dans quelle direction, on ne peut pas le savoir aujourd'hui. Je pense qu'il faut surtout attendre la rentrée avec le débat qui s'ouvre au mois de septembre sur le budget public, la dette publique, ... On peut clairement qualifier la Lega comme un parti eurosceptique, un peu moins le M5S. Mais il faut aussi rappeler qu'ils gouvernent ensemble. Depuis le mois de mars, ils prennent souvent des positions ensemble sur ces questions.

Est-ce que les électeurs de la Lega sont aussi eurosceptiques que le parti pour lequel ils votent ?

Les électeurs de la Lega se trouvent surtout au Nord de l'Italie, une des régions les plus productives du pays. La question principale des électeurs n'est pas la question migratoire mais surtout des questions économiques, notamment avec la réforme fiscale. C'est ça qui intéresse vraiment les électeurs de la Lega. Il y a tout le débat qui dure depuis des décennies sur la régionalisation des pouvoirs de l'État central. Et sur ces questions, il est vrai que les positions des électeurs sont peut-être un peu distantes de la propagande officielle de la Lega. Dans les chiffres des sondages, la plupart des électeurs ne veulent pas sortir de l'euro et les régions les plus riches du Nord n'y voient aucun intérêt.


"La plupart des électeurs ne veulent pas sortir de l'euro"


La Lega a déjà gouverné avec Berlusconi mais elle était un peu différente. La Lega de Salvini, avec ses positions souverainistes et anti-européennes, se retrouve au gouvernement pour la première fois. Il y aura donc un écart entre la campagne électorale et la réalité de l'action gouvernementale à venir.

Les questions économiques sont donc les plus importantes pour les électeurs de la Lega. Mais alors, quelle influence a eu la crise migratoire sur ceux-ci ?

Lors de la campagne électorale, la question migratoire a consisté à savoir si l'Union européenne pouvait prendre ou non une décision claire. Les enquêtes montrent que les Italiens se sont sentis quelque peu abandonnés par les institutions européennes. Je pense que cela a quand même joué un rôle important dans le cadre des élections, surtout au Nord du pays. Mais depuis que la Lega gouverne, cette question migratoire est de moins en moins importante dans le débat public pour laisser la place aux questions économiques. C'est sur cela que s'est porté le consensus du gouvernement actuel pour répondre aux demandes des citoyens. À la fois pour ceux du Nord, dominé par le monde des industries et des indépendants qui demandent moins de taxes, et ceux du Sud qui ont voté en masse pour le M5S et qui demandent une assistance économique et des mesures de relance de l'économie. Il y a deux demandes économiques très différentes, ce qui pose par ailleurs la question de la stabilité du gouvernement.

Vous dîtes que les Italiens se sont sentis abandonnés par les autres États européens. Lorsque l'Italie a demandé à ce que les réfugiés soient distribués par quotas entre les pays de l'UE, elle a eu une fin de non-recevoir. La frustration des électeurs remonte-elle à cette époque-là ou à un autre moment ?


"Salvini a fait une campagne très dure mais aujourd'hui, il y a une contradiction dans son discours"


Je pense que cela a commencé sous le gouvernement précédent. Lors du sommet de la crise migratoire, en 2015-2016. Si vous regardez les chiffres, on constate une chute du nombre de migrants à partir de l'été 2017. Aujourd'hui, on est dans une phase descendante. Mais c'est vrai que cette crise a produit beaucoup de problèmes. Soit parce que l'État italien a été incapable de gérer la situation de manière définitive. Soit par rapport aux positions de l'Union européenne et surtout de différents États qui ont refusé le principe de solidarité.

Ce qui est étonnant, c'est que Salvini a fait une campagne très dure sur cela mais aujourd'hui, il y a une contradiction dans son discours. Parce qu'il est proche de certains gouvernements d'Europe de l'Est. Je pense notamment à la Hongrie, à la Pologne, à la République tchèque. Et ce dans l'optique idéologique souverainiste et eurosceptique. Or, ces pays sont justement ceux qui ont refusé d'européaniser la question migratoire et donc le principe de solidarité avec des quotas. Salvini est donc proche des partis qui empêchent le règlement de la situation en Italie. En gros, c'est ça.

Cela dit, bien que la question des migrants soit toujours à la une, je pense que cela va disparaître au fur et à mesure que les questions économiques vont gagner en importance.

Et pour terminer, on voit aujourd'hui l'Espagne reprendre le rôle d'accueil des migrants qu'avait l'Italie. Ne risque-t-on pas de voir l'Espagne suivre le même chemin que l'Italie vers l'euroscepticisme ?

Il y a toujours le risque mais cela dépend aussi du nombre d'arrivées. Si on regarde les chiffres, ils sont beaucoup moins nombreux. Je ne pense pas que l'on va assister à la même dynamique.

La situation n'est pas la même.

Oui, et il y a d'autres priorités pour l'instant dans l'agenda politique. La popularité des gouvernements se joue dans 90 % des cas sur l'économie. Et pour revenir à l'Italie, le pays est sorti de la crise mais les provinces du Sud ne sont pas dans un "excellent" état.