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Sevan Nisanyan, un intellectuel turc d’origine arménienne qui s’est échappé de Turquie la semaine dernière, compte demander l’asile politique à la Grèce ce mercredi matin, dit-il dans une interview à La Libre Belgique, par téléphone, d’Athènes où il a trouvé refuge.

« Cela faisait trois ans et demi que j’étais en prison et le temps me semblait indéfini. Ils pouvaient me garder encore 6,7, 8 ans », dit-il, pour expliquer son geste. « Je crois que le gouvernement turc est heureux de me voir partir. La situation devenait embarrassante pour lui ».

Sevan Nisanyan, né le 21 décembre 1956 à Istanbul, a profité d’un congé pénitentiaire pour se soustraire à ses obligations. « Je me trouvais dans un établissement de type non sécuritaire. Les prisonniers avaient le droit de prendre un bref congé tous les trois mois. Je suis retourné au village, puis je suis parti ». Il refuse de détailler la manière dont il a quitté le pays, pour protéger ceux qui l’ont aidé. « Mais c’était assez facile ».

Personnage hors normes et éclectique, Sevan Nisanyan avait été emprisonné le 2 janvier 2014 sous le prétexte, selon lui fallacieux, d’une construction illégale dans le village historique de Sirince, près de la mer Egée; en réalité parce qu’il avait en septembre 2012 réclamé le droit au blasphème, y compris à l’égard de l’islam, ce qui lui avait valu une attaque frontale de la presse proche du parti islamo-conservateur, l’AKP.

En prison, sur son blog, l’écrivain affirmait être le seul Turc détenu en vertu de la loi qui protège les sites historiques de Turquie " alors que près de la moitié des constructions (dans le pays) sont jugées illégales", y compris le palais construit par le président Erdogan en 2014

Sa condamnation à quinze mois de prison pour blasphème était au stade de l’appel quand est tombée sa condamnation, définitive, pour construction illégale.

Formé aux universités de Yale (BA 1979) et de Columbia (MA 1983) aux Etats-Unis, Nisanyan a restauré Sirince, un village vidé de sa population grecque lors des échanges de population entre les deux pays en 1923.

L’écrivain y habitait avec son épouse depuis 1992 et y avait aménagé une cité des mathématiques, une école de philosophie et une école de théâtre qui attiraient des centaines d’étudiants durant l’été. Auteur de guides touristiques, il a aussi restauré plusieurs maisons en gîtes et est à l’origine du classement du village.

Il était venu en juin 2013 à Bruxelles, où il avait donné une conférence à l’Institut assyrien de Belgique sur le thème : " Où en est la liberté d’expression en Turquie ?"

Pour lui, la Turquie « est en train de vivre une période de folie », « une rupture de rationalité ». « Le président (Erdogan) est un symptôme de cette folie. L’Etat turc a perdu sa direction », ajoute-t-il en se disant assez optimiste que cette période va « bientôt se terminer » et que la raison va prévaloir.

Son souhait le plus cher, dans l’immédiat, est de retrouver la sérénité, de s’installer sur une île de la mer Egée, tout près de la Turquie et de son village de Sirince. Il entend mettre à profit cette période d’exil pour terminer trois livres qu’il a préparés en prison, deux sur la linguistique turque et un sur la religion.