"Si la Turquie ferme sa frontière, Daech s’écroule"

Raphaël Meulders Publié le - Mis à jour le

International

Taxes, rançons, ventes d’œuvres d’art,… : l’Etat islamique se finance de plusieurs manières. Mais ses revenus les plus réguliers restent ceux de la vente du pétrole que Daech extrait sur les territoires conquis en Irak et en Syrie. "Si on veut mettre fin à Daech, il faut frapper ses installations pétrolières", dit Pierre Terzian, directeur de Pétrostratégies, qui dénonce une "complicité" turque avec les djihadistes.

1. Que gagne Daech avec le pétrole ? Malgré qu’ils restent importants, les revenus pétroliers sont "en chute libre" pour l’Etat islamique. "Cela ne constitue sans doute plus leurs revenus principaux", explique Francis Perrin, le président de Stratégies et politiques énergétiques. "Cette rente pétrolière est passée en un peu plus d’un an de 100 millions de dollars par mois à 20 millions de dollars actuellement", complète Pierre Terzian. Plusieurs facteurs expliquent ce déclin, selon M. Perrin. Les prix internationaux ont tout d’abord chuté de près de 60 % depuis l’été 2014. "Et Daech vend un pétrole illégitime, et donc avec une décote importante. On évoque un baril à moitié prix, soit aux alentours de 20 dollars actuellement." Ensuite, les frappes aériennes de la Coalition sur ces cibles jugées "faciles car souvent situées en plein désert" portent leurs effets. Selon Pierre Terzian, Daech est passé de 90 000 barils extraits par jour à 25 000 actuellement.

2. Comment les djihadistes arrivent-ils à extraire ce pétrole ? Selon nos experts, aucune compagnie pétrolière saoudienne, voire occidentale n’aide les djihadistes à extraire le pétrole en Syrie ou en Irak. "Ce sont des conneries tout cela", selon M. Terzian. Mais Daech peut compter sur la collaboration "forcée ou volontaire" d’un petit millier de techniciens et ingénieurs qui travaillaient sur ces champs pétroliers avant l’invasion djihadiste.

3. Où est raffiné ce pétrole ? D’après M. Terzian, des centaines de camions citernes partent tous les jours de ces gisements vers le centre de la Turquie où le pétrole est raffiné, puis commercialisé. "Daech n’a rien inventé. Ils ont repris le système de contrebande mis en place, dans les années 90, par l’ex-dictateur irakien Saddam Hussein pour contourner les sanctions internationales. Quand Daech est arrivé en Irak, cela a été très vite : les camions étaient là, les routes existaient, les raffineurs turcs étaient partants…"

4. Pourquoi les Turcs laissent-ils faire ? Toujours selon Pierre Terzian, tout le monde est au courant de ce trafic, "à commencer par le gouvernement turc qui laisse faire. Il faut être clair : si la Turquie ferme hermétiquement sa frontière avec les zones occupées par Daech, l’Etat islamique s’écroule en l’espace de quelques mois faute de revenus, mais aussi d’hommes et d’armes,…" D’après l’expert, la Turquie a, jusqu’ici, été un "allié objectif" de Daech. Le gouvernement Erdogan exercerait ainsi un "chantage constant" envers les Américains et les Européens, auxquels il reproche d’armer son ennemi numéro un, les Kurdes. "Les Occidentaux sont au courant de ce trafic, mais ils ont tous la trouille (sic) de la Turquie", dit l’expert.

5. Du pétrole de Daech en Europe ? "Malheureusement, des Etats membres de l’UE achètent ce pétrole" (de Daech). La phrase, prononcée à l’été 2014, par l’ambassadrice de l’Union européenne en Irak, Jana Hybaskova, avait provoqué pas mal de remous. "C’est faux. On ne finance pas Daech en faisant son plein, en Belgique ou en France à la pompe à essence, explique Francis Perrin. Je ne sais pas pourquoi elle a affirmé cela sans aucun début de preuve." D’après l’expert, le pétrole de Daech est vendu exclusivement en Syrie, en Irak ou en Turquie. Parfois même aux ennemis de Daech, mais en "quantité infime", selon Pierre Terzian. "On sait que l’Etat islamique vend parfois, de manière indirecte, de toutes petites quantités de pétrole aux Kurdes et aux autres forces armées syriennes. Parfois ce pétrole est même transporté à dos d’âne." Selon M. Terzian, il y a peut-être eu "un volume de pétrole symbolique" de Daech qui est arrivé dans "un ou deux pays européens". "Mais ce n’est certainement plus le cas actuellement."